Extrait de "La couleur du vent" Page 132

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Extrait de

Relativiser, ‘’fataliser’’, deux ingrédients de la soupe du bonheur, que le musulman consomme sans modération. Grâce à ces deux remèdes, il jouit, à l’image de tous ceux qui ont la foi d’ailleurs, qu’ils soient chrétiens ou juifs, d’un maximum de tranquillité d’esprit. Elle avait lu quelque part, elle ne se rappelait plus où, quelque chose dans ce goût là, elle en avait peut-être inventé une partie, elle ne sait plus : « La foi (ou la religion, elle ne se souvenait pas non plus) accorde l’incommensurable recours de se laver les mains des malheurs que la vie assène et de les mettre commodément sur le dos de la destinée. » Destinée transcrite des millions d’années avant la naissance de chacun, dans le grand Livre et sur laquelle personne n’a de pouvoir. Le croyant n’a pas à culpabiliser ni à souffrir longtemps au sujet de ce qui a eu lieu et il n’a pas non plus à regretter ce qui n’a pas eu lieu. Quelle aubaine ! Il n’a qu’à déposer toute responsabilité aux pieds du Destin et s’en sortir satisfait de sa petite personne. C’est pour cela qu’un bon musulman sain d’esprit arrive rarement à l’extrémité du suicide. Alors, malheur aux agnostiques, malheureusement les plus nombreux de nos jours. Auxquels, cette ère industrialisée à outrance, rationalisée et technologiquement supérieure à toutes les époques antérieures, a inculqué le mépris des valeurs spirituelles, morales et religieuses. Si le Sort, cette métaphysique rebelle à toute logique et à tout entendement, soumis comme il est à une volonté supérieure, leur réserve des calamités, les dépressions et les suicides sont les seules réponses à leur portée. Et si Ahmed la quittait maintenant ? ! Eventualité à laquelle elle ne songeait, malgré toutes ses belles résolutions, qu’avec une profonde souffrance. Et alors ? ! Reprends-toi ma belle et garde ton sang-froid. Dans ce monde ici-bas, tu n’es qu’une fourmi, parmi des milliards de fourmis, dont la brève existence, en regard de l’éternité et de l’immuable, ne creuse pas la plus infime ride sur le visage impassible et impénétrable du destin. « Nous passons et la vie demeure. » Celui qui avait dit ça (elle ne se rappelait plus qui non plus) devait être aussi intelligent et aussi sage que Confucius. Quand tu seras vieille et que tu repenseras à tout ça, ta détresse d’aujourd’hui te paraîtra bien puérile, vaine et sans mobile. Tu auras compris que dans la vie, le plus important, c’est d’assister au lever du soleil, de boire et de manger sans douleur et de profiter au maximum de la présence de ceux, parmi les gens que tu aimes, qui sont encore vivants. Quand Tala est en proie à de telles pensées morbides, cela veut dire invariablement qu’elle a atteint les abîmes les plus insondables du découragement et de la lassitude. Etat d’esprit qu’elle avait en horreur. Elle fait alors tout pour s’arracher à l’étreinte de ces tentacules malsains.

[1] Formule qui conjure le mauvais sort