Extrait de La couleur du vent ... Page 351

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Extrait de La couleur du vent ... Page 351

Le même jour, en début d’après-midi, Taala reçut une lettre de Qaïss, datée du 15 février :

« Chère Taala, écrivait-il de sa calligraphie élégante et racée, je m’adresse à toi de la prison où je suis incarcéré depuis le mois de décembre. Deux siècles maintenant, si je sais toujours compter. Je suis mal barré, crois-moi. Juste avant d’être arrêté, je suis allé chez toi pour prendre de tes nouvelles. J’ai intercepté Fatou à la porte, de peur de rencontrer ta superbe et terrifiante mère, Mariam le Minotaure. Elle m’a dit que tu t’étais mariée en septembre et que vous êtes présentement à Dakar pour quelques jours. Elle a promis de te parler de ma visite à ton retour. Je suis heureux pour ton hyménée et à ma sortie de prison, inchallah, je te féliciterai de vive voix, si je sors un jour. Je vis en promiscuité avec ce que je n’appellerai pas le gratin de Nouakchott. Ma fille me manque et la civilisation me manque aussi. Quand les bagarres entre détenus m’en laissent l’occasion, je réfléchis beaucoup.

Je ne comprendrai jamais comment je suis tombé si bas. Rien au monde n’excuse la perte de soi et j’ai perdu mon ’’ moi’’ le jour où je suis allé chez mes beaux-parents dans l’espoir de voir ma fille, quelque temps après la perte de sa mère. J’ai été victime de sirènes, mais contrairement à celles d’Ulysse, leur chant est laid et mesquin et je n’aurais pas dû me laisser entraîner par lui à ma perte. Mes beaux-parents m’ont acculé en m’interdisant de jeter ne serait-ce qu’un seul regard à ma fille, tout en la réduisant à l’état de loques. La propre fille de leur propre fille. La chair de leur chair. Mais je ne dois m’en prendre qu’à moi-même, c’est trop facile de faire porter aux autres la responsabilité de ses actes.

J’aurais pu chercher un autre moyen ou même me résigner, quoi qu’il m’en coûtât, à attendre que ma fille grandisse et demande à me voir ou parte à ma recherche, comme dans les films. Tout plutôt que ce que je me suis mis à faire. Ce que Dieu veut est et ce qu’Il ne veut pas n’est pas, ça aussi il faut s’en imprégner jusqu’aux racines du cœur et ça fait beaucoup de bien, crois en un vieux filou. Je ne sais toujours pas comment les flics sont remontés jusqu’à moi. Comme je l’ai déjà suspecté en ta présence, la fameuse nuit avec le Minotaure, j’ai dû être la victime de mouchards qui veulent se faire bien voir de la police. Si je reste longtemps dans cet endroit sordide, sale et méchant, je perdrai la raison et le peu de scrupules qui me restent encore.

Je ne connais personne et il paraît qu’il y a des délits mineurs qui croupissent ici depuis des années, attendant qu’on se souvienne d’eux, ainsi que des gardes à vue provisoires. Les procès sont pour les gens importants, pour leur rendre leur liberté, s’ils ne sont pas sortis d’ici là. Un de mes gardiens a eu la gentillesse de remettre ce mot à Fatou, pour qu’elle te le transmette. Bonne et heureuse année, même si mes vœux sont un peu tardifs, mais mieux vaut tard que jamais, même si la formule manque quelque peu d’originalité.

Ton vieux Qaïss, toujours. »