Illusions perdues

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Illusions perdues

Ce n’est pas vivre que d’empoigner la vie à bras-le-corps. Tâche périlleuse entre toutes et au résultat aléatoire, sauf si on est des battants, cette race supérieure de casse-cou chanceux. Essayer quand même de les imiter reviendrait à se casser la gueule à tous les coups. Ce n’est pas non plus vivre que de n’être pas encore mort, larve qui végète en attendant une fin certaine et peu glorieuse, sans laisser de trace, en subissant la vie au lieu d’y laisser son empreinte, au lieu d’essayer de détourner ou d’influencer le cours du destin à son avantage, au lieu de l’amadouer, de l’apprivoiser, comme un dompteur arriverait à nourrir de sa main une bête sauvage et meurtrière ou comme un amant éconduit rentrerait dans les bonnes grâces de l’élue de son cœur, à force de ténacité et de savoir-faire. Si vous êtes un battant, vous aurez tôt fait de réussir, sinon vous vous ferez dévorer tout cru à la première seconde, avant d’avoir eu le temps de réagir, de comprendre ce qui se passe, où vous êtes et ce que vous faites là. Et face à l’élue, votre lamentable mise en scène, votre misérable comédie sentimentale n’obtiendra auprès de la cruelle qu’un regard lourd de dédain et de mépris.

La vie, parlons-en toujours ! Cette bataille de longue haleine, ce match sans fin, où la victoire est ce qu’il y a de plus incertain, où les chances de réussite s’amenuisent à mesure que le temps passe, où le désir même de réussir s’émousse sur le bord de la coupe remplie de désirs refoulés, d’ambitions brisées, d’espoirs dérisoires, pitoyables, que vous boirez jusqu’à la lie. Où vous essayez désespérément de cerner le sens même de votre vie, que vous n’arrivez même pas à mettre sur pied, à équilibrer par rapport à quelque chose, à appuyer sur quelque chose de solide. Votre vie qui vous fuit entre les doigts, comme l’eau de ce fleuve d’amertume où votre barque dérive sans espoir d’abordage, où vous vous démenez comme un fou, ne sachant duquel vous occuper en premier, du gouvernail arraché, du mât qui s’effondre, des voiles en lambeaux ou d’écoper l’eau qui entre de toutes parts, avec l’intention ostensible de vous entraîner vers le fond, un boulet au pied. Pauvre pantin désarticulé, livré à lui-même et aux caprices du temps. Ce temps impitoyable dont chaque seconde vous rapproche de l’abysse, cette tragédie finale inéluctable, qui vous remplit comme rien d’autre d’effroi et de répulsion, pour l’éloignement de laquelle, le plus loin possible, vous êtes prêt à tout. Pauvre marionnette dont les ficelles sont à la merci des mains du sort cruel et indifférent. Vulnérable mécanisme, fragile et complexe édifice sans fondations et sans toit, château de cartes, baudruche remplie d’orgueil stupide et de passions inassouvies, poussière dans la poussière.

Pourtant, il y a toujours une lueur quelque part pour qui n’est pas tout à fait aveugle, ou de la race des perdants et des lâches. Il y a toujours au moins une ambition qui n’est pas vaine, un espoir qui n’est pas dérisoire, un fruit mûr qui tomberait dans la main qui se donnerait la peine de le cueillir. Et même si ce round est perdu, en avant pour le round suivant. La victoire n’aura certainement pas la même saveur, mais ce sera une victoire tout de même, avec un goût propre, des règles propres et des joies bien à elle.

Qui jouait là, tout de suite, à l’oiseau de mauvais augure ? Pas moi en tout cas !

Seulement, quand la vie vous demande sans ambages de la laisser tranquille, de lui coller la paix, de la laisser vivre sa vie et vous la vôtre (eh oui, votre vie peut vous demander ça, sans scrupules et sans regrets, avec même des trémolos de bonheur déguisé dans la voix, suprême méchanceté), obéissez, faites-le, de toute façon vous n’avez guère le choix, mais choisissez bien le moment et la façon de le faire. Tout est là. Dieu vous accordera, dans Son immense justice, l’immense privilège d’avoir la balle dans votre camp.