Betoul

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Betoul

Sidi habitait à trois maisons de la sienne. Betoul le rencontrait chaque matin, quand elle sortait acheter le pain. C’était l’heure pour lui d’aller à son bureau, dans sa jolie Starlet gris métallisé, tel un joyau dans son écrin. La première fois, ils se jetèrent des regards curieux. La deuxième fois, en digne spécimen de son espèce, son regard à lui se fit évaluateur. Comme tous les regards masculins, la deuxième fois qu’ils se posaient sur vous. Mon Dieu !! Elle était si mal coiffée, avec son voile froissé de sommeil, ses pieds d’une propreté douteuse, engoncés dans des sandales informes qui ont servi pendant des années à tous les gens de la maison pour prendre leur douche.

Evidemment et de si bonne heure, aucune femme ne s’était déjà occupée de son apparence. Dorénavant, à sept heures tapantes, chaque jour, elle devait être pimpante, comme un jardin sous la rosée du matin, éclairé par un rayon de soleil timide mais résolu. Du ‘’Brahim’’ sur les lèvres, du khôl autour des yeux et le tour était joué.

Mais qu’avait-elle à se préoccuper de ce que pouvait penser ce monsieur qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Avec les jours, cependant, les regards échangés devinrent de plus en plus appuyés et pas d’une seule part. Puis on se mit à se faire des signes de la tête et de la main. Bientôt, ils semblèrent se connaître depuis toujours, alors qu’ils ne s’étaient jamais adressé la parole. Elle n’osa tout de même pas s’apprêter trop ostensiblement et si tôt le matin, pour éviter le ridicule qu’il s’en rende compte. Peut-être aussi n’aimait-il ni ‘’Brahim’’, ni le khôl, allez savoir avec les hommes, surtout si on ne les connait pas encore. Mais les connait-on un jour d’ailleurs ? Et puis tirée à quatre épingles de si bonne heure serait plutôt louche et n’arrangerait certainement pas sa situation.

Betoul tomba amoureuse de ses cheveux aile de corbeau, brillants et légers. Dommage qu’elle ne puisse pas lui montrer les siens, encore plus beaux, plus fournis et plus bouclés. Et ses jambes d’albâtre alors, par quel subterfuge, pouvait –elle les laisser entrevoir, par inadvertance disons. Non, elle était trop nulle dans les subterfuges et les ‘’inadvertances’’.

Betoul aimait aussi son nez aquilin et son sourire bien masculin : de grandes dents régulières, dans une bouche aux lèvres pleines.

Un jour, Ô miracle, il s’arrêta à sa hauteur et passa cinq délicieuse minutes à lui demander des nouvelles de sa santé, de sa famille, du temps qu’il fait. Cinq minutes de bonheur parfait, où elle se sentit les jambes toutes molles, le cœur chavirant, les mains tremblantes et un sourire niais plaqué sur le visage. Ah, sil elle pouvait effacer ce sourire si peu ‘’metkharreg’’, mais autant décrocher la lune, tant qu’elle demeurerait en sa présence dans cet état annihilant.

A l’est, l’horizon rosissait chaque fois du plaisir de la voir si heureuse et si empêtrée dans son ‘’tekhrag’’, face à son visiteur de l’aube. Un petit vent encore ensommeillé jouait avec les cheveux de divinité andalouse de Sidi, avec nonchalance et espièglerie. De très près, il était moins séduisant, mais encore plus sympathique et plus ‘’près du cœur’’.

Chez Betoul, on s’étonnait de sa ponctualité à acheter le pain et surtout de sa disponibilité à le faire chaque jour. Avant, elle renâclait à la tâche et daignait rarement s’en acquitter. Il fallait la prier avec véhémence et s’égosiller à le faire. A force de se laver le visage, chaque jour, à six heures du matin, elle souffrit d’une sinusite, qu’elle soigna en cachette des siens, de peur de se faire interdire de sortir le matin de bonne heure.

C’est cette période-là que choisit un de ses cousins, policier aux Emirats, pour venir demander sa main à son père, sans même passer par elle, pour qu’elle puisse le dissuader d’aller voir son père, qu’elle savait mécontent d’elle. Ce n’était pas la première fois qu’on la demandait en mariage, mais tous ses prétendants avaient à ses yeux un défaut et aucun d’eux ne l’intéressa. Son manège finit par exaspérer son père, qui se dit qu’elle avait besoin d’un peu plus d’autorité. « On ne pouvait lâcher la bride à une fille, sans qu’elle dépasse les bornes », grommelait-il dans sa barbe. Il se dit que si ça continuait ainsi, il allait se retrouver avec une célibataire endurcie sur les bras, dont personne ne voudrait plus, même le plus généreux des cousins.

Devant l’insistance inquiétante de son père, Betoul demanda à sa mère d’intervenir et lui assura qu’elle avait quelqu’un de très bien en vue. « Cela risquait de prendre un peu plus de temps que prévu, mais c’était dans la poche », lui assura-t-elle, en utilisant avec répulsion, surtout dans ce cas précis, l’expression chère à sa mère.

Pauvre Betoul ! Deviendrait-elle schizophrénique et était-elle en train de bâtir son avenir autour d’une illusion ? Comment pouvait-elle penser mariage, alors qu’il ne lui avait même pas demandé de sortir avec lui !! Mais le malheur, c’est qu’elle l’aimait chaque jour un peu plus. « Plus qu’hier et moins que demain », disait la publicité sur la boîte de chocolat qu’avait offert l’Emirati à ses petits frères, qui ne juraient plus que par lui, comble de malchance.

La vie de Betoul se cristallisait autour de l’instant où elle voyait Sidi. Le reste de la journée ne comptait pas. Elle ne vivait même pas. Elle évoluait machinalement, indifférente à tout ce qui l’entourait. Si c’était ça l’amour, alors les gens avaient raison de dire que c’était une maladie. Elle aurait tellement voulu lui dire à quel point il habitait ses pensées les plus anodines. Le bruit du vent dans les arbres lui rappelait la couleur de son sourire. Un grain de sable sur une feuille jaune et ses longues mains aux doigts fins et nerveux se matérialisaient devant ses yeux, négligemment posées sur le volant recouvert de cuir noir.

Quand elle éteignait la lumière pour dormir, elle croyait s’être perdue dans la forêt noire de ses cheveux. Mais comment avouer tout cela à un homme sans lui faire peur et le faire fuir. Les hommes ne peuvent pas comprendre ce genre de sentiments là. La passion chez les femmes les effraie et les déroute. Sinon leur vanité et leur égoïsme les incitent à se conduire avec hauteur et mépris. Et puis, elle n’oserait jamais de toute façon ! Sidi était toujours courtois mais désespérément distant. Certains matins, une lueur traversait son regard de jais, comme un éclair déchire une nuit sans étoiles. Mais le tonnerre ne se faisait pas entendre et l’espoir, déçu, se rendormait dans le cœur de Betoul. Sur la scène de sa conscience se jouaient les scenarii les plus extravagants. Elle se voyait à ses côtés, couverte de la tête aux pieds de son voile noir de mariée et allaitant leur bébé. Elle s’imaginait lui faire les déclarations d’amour les plus insolites, les plus folles, les plus enflammées, auxquelles il ne saurait résister, dût-il avoir un cœur de pierre.

Les mois passaient et les pétales de l’espoir tombaient un à un. La rose du temps se fanait doucement et Betoul s’accrochait à une lueur éphémère, dans un regard fugace.

Elle se surprenait à sourire bêtement quand elle pensait à lui. Plus le temps passait et plus Betoul devenait nerveuse. Un jour, elle avait la certitude que ses sentiments étaient partagés, un autre jour, elle sombrait dans le désespoir le plus complet.

Le printemps de son amour se transformait en hiver avant d’avoir eu lieu. Puis un jour, la nouvelle tomba comme la foudre et la faucha tel un dérisoire brin de paille. Une voisine vint s’enquérir de la santé de son petit frère qui avait attrapé la varicelle à l’école. Betoul lui posa négligemment des questions sur la situation familiale de Sidi et s’étonna de ne jamais l’avoir vu accompagné d’une femme ou d’un enfant. « C’est triste d’être aussi solitaire à son âge, se crut-elle obligée de remarquer, surtout qu’il semble avoir une situation enviable et un standing élevé. » Ne t’en fais pas pour lui, s’exclama joyeusement Alya, sa voisine, il est marié et il va la retrouver toutes les fins de semaine en brousse, c’est sa cousine, tu comprends, elles seules admettent ce genre de situation. « Pourquoi, se dit Betoul, les gens sont-ils aussi joyeux quand ils vous annoncent des horreurs. »

Mais quelle dérision, mon Dieu, quelle ironie, quelle tristesse !! Quelle stupidité, quelle inconscience de sa part !! Se brûler à une flamme qui ne lui était même pas destinée !! Ce genre de choses ne pouvait arriver qu’à elle. Ses amies ne lui avaient-elles pas conseillé de se méfier de son sentimentalisme arriéré et de sa propension souvent déplacée à l’exaltation. Si stupide et si fière de l’être par-dessus le marché.

Ne plaignait-elle pas ses amies de rester indifférentes quand, par exemple, le ciel se couvrait et qu’une fraîcheur bienfaisante, traversées de fragiles et évanescentes gouttes de pluie, caresse la terre. Alors qu’elle-même en avait le cœur broyé d’un bonheur velouté, dentelé de chagrin.

Elles ignoraient le bonheur doux qu’on ressentait par une journée où une poussière jaune ocre bouchait l’horizon, vous emprisonnant dans des flocons d’or, neige éternelle du désert, où tout est excessivement, douloureusement beau. Elles ne comprenaient rien de tout cela et quand elle essayait de leur expliquer, elles se gaussaient d’elle ou la regardaient avec pitié et condescendance. Aujourd’hui justement, la poussière. Douce sur la peau, rêche dans les replis. Opaque dans les cheveux. Un voile bienheureux par cette journée si triste.

Quant à Sidi, il était tombé éperdument amoureux de Betoul, de sa beauté époustouflante, de son port de reine et de tout ce que le voile parvenait à peine à cacher. Sa timidité, ses efforts puérils pour lui plaire, son anxiété latente devant son indifférence feinte.

Il avait épousé sa cousine, ne pensant pas rencontrer un jour la femme qui changera la couleur de la vie à ses yeux. Et voilà qu’il la rencontrait cette femme, cette perle précieuse, si près de chez lui, ironie suprême du sort. Lui, la mauviette, foncièrement honnête dans ses actes et dans ses paroles, le bon à rien selon ses copains, qui n’avait même pas le courage de brûler un feu rouge, il était sûr que ses sentiments étaient partagés.

Le matin, il arrivait à son bureau sur un nuage d’euphorie, poussé par un vent d’allégresse que seule la vue de la mine grise de son patron, de ses bajoues et de son ventre bedonnant arrivait à faire tanguer et à le projeter alors dans un univers blafard où rien n’avait de forme ni de couleur. L’univers du travail, dans un environnement sinistre.

Sa décision fut prise, non sans s’être torturé le cœur et l’esprit à l’idée de la gigantesque action qu’il allait entreprendre. Il divorcera et pourra ainsi parler librement à sa bien-aimée, sans avoir le sentiment de trahir ni d’être déloyal envers sa pauvre épouse. Il ne fallait pas qu’il pense trop à elle, sinon il se dégonflera et la porte du bonheur se fermera à jamais. Il faut toujours prendre des risques, si on veut aboutir à quelque chose de valable, de valorisant. Il faut attraper la vie à bras le corps pour en sortir un destin glorieux, qui vaille la peine d’être vécu.

Betoul, cette semaine-là, vit débarquer de nouveau l’Emirati, qui apparemment ne lâchait pas facilement prise. Betoul laissa faire, sans manifester la moindre émotion, au grand soulagement de ses parents, qui trouvaient d’ailleurs que c’était la meilleure façon de se conduire pour une femme sur le point de se marier. Tout son être pourtant protestait avec violence, mais elle réussit à le museler pour le bien de tout le monde.

Le jour du akd fut pire que tout ce qu’elle pouvait imaginer. Heureusement pour elle, elle ne sut jamais que le même soir, Sidi se présenta devant chez elle, libre de toute entrave conjugale, les yeux brillant d’espoir, le cœur emballé de bonheur anticipé. Pour s’entendre assener brutalement, d’une gifle magistrale, l’annonce d’un hiver long et rigoureux pour son âme à peine née.

Neige éternelle, dans un désert, où tout est excessivement, douloureusement beau.