Sellem

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Sellem

Enfin dans sa maison à elle, avec un mari doux, attentionné, sobre et fidèle. Elle avait attendu ce jour comme on attend le paradis dans une vie ultérieure. Elle était prête à affronter sans vaciller la vague de bonheur qui n’allait pas manquer de la faucher. Mais rien ne survint. Elle n’était pas malheureuse c’est sûr, mais elle ne nageait pas particulièrement dans la joie non plus.

« Cela viendra », se dit-elle.

Bezeid sortait de la salle de bain et l’avait inondée. Quand elle y entra pour prendre une douche à son tour, elle eut de l’eau jusqu’à la cheville. Le savon traînait par terre et elle faillit se casser la figure en marchant dessus. Le flacon de shampoing gisait ouvert au fond de la baignoire et il s’était vidé de son contenu. Tous les mêmes ces hommes, désordonnés et brouillons. Elle devait se débrouiller pour se laver sans compromettre l’équilibre et la disposition de l’édifice qui avait miraculeusement domestiqué ses cheveux si rebelles à toute discipline. Ce qui n’arrangea pas son humeur, déjà sombrement entamée par l’état de la chambre. Elle était encore arouss. Elle attacha tant bien que mal, à l’aide d’un chouchou, les innombrables tresses, constellées de perles traditionnelles, qui lui pendaient dans le dos et lui couvraient les tempes et les joues. Le miroir lui renvoya l’image d’une Cléopâtre qui serait passée par les mains d’une forgeronne mauresque.

A sa sortie de la douche, Bezeid avait préparé un plateau où un plantureux petit-déjeuner séduisait les yeux et l’esprit. Sellem fut touchée par l’attention et fit honneur au repas comme le lui commandait son solide appétit. Son nouveau mari aussi fit preuve d’un appétit au moins aussi vorace que le sien. Pourtant il était maigre comme un clou et avait le visage en lame de couteau. Ses amis lui disaient qu’il avait sûrement un boa dans le ventre. Sellem sentit, malgré l’inconfort où la mettait sa terrible coiffure, un petit oiseau de tendresse voleter au-dessus d’eux.

Elle fit mine d’engager la conversation mais son mari l’arrêta net, arguant de l’interdiction traditionnelle de parler quand on mange. Sellem trouva la réaction fort rude à son goût mais ‘’la frotta dans sa peau’’. Elle n’allait pas se vexer un jour pareil, dans cette maison si grande et si belle, avec des salles de bain et une cuisine si spacieuses, un salon démesurément grand, des chambres vastes, le tout luxueusement meublé. Le garage double s’ouvrait grâce à une télécommande et constituait un écrin parfait pour la BMW de Bezeid et sa nouvelle petite Suzuki à elle (qu’elle n’avait même pas encore essayée.) Allons ! C’était la journée du bonheur et aucune rebuffade ne viendrait la ternir.

Bezeid finit de manger, but son café et s’étendit sur le dos, en rotant de satisfaction, ce qui faillit étouffer dans l’œuf les espoirs de Sellem d’avoir trouvé un homme à son goût. Montrer son confort physique avait pour elle quelque chose d’impudique et l’embarrassait plus qu’autre chose. Il la regarda avec adoration et rit doucement, en s’étirant comme un gros chat, sans se douter le moins du monde des réflexions de sa tendre moitié.

Sellem, adoucie, songea qu’un homme repu et satisfait ressemblait à un félin, pour ne pas dire un animal tout court, un félin étant nettement plus élégant, à ses yeux d’esthète. Elle n’avait pas fini de manger et se demandait si elle pouvait parler sans risque d’être encore rabrouée. Il la devança de sa voix métallique, cette voix qui l’avait fait tant rêver, adossée à son oreiller en train de chercher le sommeil, en train d’accomplir ses prières quotidiennes, dans toutes les circonstances, dans tous les lieux et par tous les temps. Misère, elle espérait qu’il en serait de même longtemps encore :

- Je veux mettre certaines choses au point dès aujourd’hui, pour que tout soit toujours clair entre nous. Ne réponds jamais au téléphone.

« Ya Latif, ça commençait bien. »

« Beaucoup d’hommes me contactent et je ne veux pas qu’ils fantasment au son de ta voix. Laisse toujours au gardien le soin d’ouvrir la porte, il est payé pour le faire. Je ne veux pas te voir non plus quand j’ai de la compagnie. S’il y a quelque chose à faire pour eux, le boy est là pour ça.

Atterrée, Sellem le fixa d’un regard incrédule. Qui est cet homme qui lui parlait avec une autorité aussi abusive. Ce n’était assurément pas l’homme qu’elle pensait avoir épousé. Serait-ce un inconnu, un fou, un ‘’jaloux’’, un sosie qui aurait pris sa place ? Cette grande et belle maison allait-elle être une tombe pour elle ?

A suivre ...

dans le recueil de contes et nouvelles

en cours de publication