Sara

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Sara

La rosée du matin avait tout recouvert d’un manteau gris perlé. Une odeur salée chatouillait agréablement les narines. Sara n’avait pas envie de travailler aujourd’hui. Elle préférait de loin se lover amoureusement autour de son clavier et naviguer dans cet espace virtuel qui la transportait hors du temps. Elle s’était inscrite dans Facebook et s’était fait un tas d’amis.

Au début, elle avait eu des scrupules à s’y inscrire, car une mère de famille comme elle n’avait peut-être pas le droit de s’intéresser à des sites de partage et de communication tels que Facebook. Chez les Mauritaniens, quand on avait des enfants, on n’était plus bonne qu’à récurer, cuisiner, élever et éduquer. Les autres petits plaisirs de la vie deviennent des crimes inexpiables.

Pourtant Dieu savait qu’elle n’était à la recherche que d’un moment de détente, de dépaysement. Le fait qu’elle soit divorcée ne représentait pas à ses yeux un motif de liberté dans les mœurs, ni dans le comportement. Même si elle avait été encore mariée, elle aurait quand même cherché un outil d’évasion, tant que ça demeurait en tout bien tout honneur.

Facebook pour elle, c’était entrer dans une atmosphère différente de celle dans laquelle elle vivait, entre son bureau et sa maison, entre ses collègues de travail et ses enfants. Une atmosphère légère, pétillante, extrêmement divertissante. Ses amis étaient tous intéressants, spirituels, respectables et elle passait des moments délicieux à communiquer avec eux et à partager des vidéos, des articles, des poèmes et tellement de choses qui lui manquaient à elle, qui sortait rarement et recevait encore moins les visites de ses amies, aussi occupées et débordées qu’elle.

La vie était si courte, les instants de bonheur si fugitifs. Elle avait ‘’des poils au cœur’’ à force de ne s’occuper que de choses sérieuses. L’être humain a besoin d’oublier la fragilité de la vie, de nourrir son esprit pour qu’il reste sain.

Sa petite maison douillette et ses deux enfants, Khaled et Aminetou. Bien éduqués, bien instruits, comme il sied à des enfants de bonne famille. Pas comme des enfants de divorcés. Elle les avait entourés d’affection et de sécurité. Leur père, Ahmed, n’était jamais loin. Il lui arrivait même de passer la nuit avec ses enfants. Il lui était interdit de se remarier avec elle, car ils avaient trois divorces à leur actif, pour incompatibilité insurmontable d’humeur. Et Ahmed ne voulait pas entendre parler d’une autre femme que Sara, malgré les objurgations de ses proches et leurs tentatives de lui faire entendre raison.

Pourtant ils étaient doux tous les deux, instruits, de bonne famille, sans être des cousins, ni même de la même tribu.

Après avoir profondément imprégné ses poumons de l’air iodé, elle rentra chez elle préparer le petit déjeuner de ses enfants et de son ex-mari qui avait passé cette nuit-là près d’eux. Il passait d’ailleurs de plus en plus la nuit chez eux. Il faudrait qu’elle songe sérieusement à lui aménager une chambre pour son usage personnel. Peut-être, essaye-t-il par là de marquer son territoire et de ne laisser la place à personne d’autre auprès d’elle. Cela ne la dérangeait pas outre mesure, pas encore en tout cas.

Ses mains la démangeaient et un élan irrésistible la poussait vers le clavier, dont les touches patinées brillaient doucement dans la pièce encore plongée dans la pénombre. Telles une invite à la folie, au bonheur. Etait-ce vraiment les touches patinées qui l’attiraient et les vidéos drôles de youtube, ou ce monsieur dont les messages ne lui laissaient point de répit, malgré ses mises en garde répétées. Ce monsieur pas vraiment beau – d’après ce qu’elle a pu en juger – ses traits étant estompés par un clair-obscur volontaire. Mais il savait si bien parler aux femmes, justement les hommes dont il faut se méfier comme de la peste, lui souffla une petite voix agaçante.

Il n’était pas le seul à lui envoyer des messages, elle en recevait des masses tous les jours, mais il était le seul à avoir réussi à l’atteindre. Il disait exactement ce qu’une femme aura toujours envie d’entendre, ce qui fera toujours vibrer cette fibre qui ne meurt jamais chez une femme. Jamais ?! En tout cas, elle était encore bien vivante chez elle. Cette boule de feu qui explosait en mille éclairs de plaisir. Il utilisait des mots vibrants d’émotion et de sensualité. Ah le pouvoir des mots ! La magie des mots ! La mort au bout ou le bonheur éternel. Elle n’aurait peut-être pas dû mettre sa photo, mais elle voulait paraître ‘’ala bab’he’’, sérieuse et non à la recherche d’aventures virtuelles.

Il disait habiter Honolulu. Certainement une invention. Tout le monde affirmait que les dragueurs d’internet étaient les plus fieffés menteurs de la terre. Déjà que les hommes étaient tous de toute façon de gros menteurs. Habiter à Honolulu ! Mais pour qui la prenait-il ? Avait-on idée de vivre dans une ville pareille ? Personne n’y habiterait, à moins d’y être obligé et c’est le dernier endroit où l’on pourrait imaginer un Mauritanien. Mais libre à lui. Il peut aussi bien vivre sur Mars que ça ne l’intéresserait pas plus que ça. Et puis qu’est-ce qu’il voulait déjà ? ‘’Un minimum, disait-il, la voir de temps en temps’’. Et pourquoi Grand Dieu ? ‘’Pour avoir un minimum d’elle’’. Et puis quoi encore ! Elle refusait d’imaginer même ce que ce minimum voulait dire pour lui.

Dans sa jeunesse, elle n’avait jamais accordé de ‘’minimum’’ à un homme, - elle s’était mariée si jeune - et ce n’est pas à son âge qu’elle allait commencer. Et puis ces pseudos ridicules derrière lesquels ils se cachaient. Cela n’inspirait guère confiance. Elle, elle avait clairement inscrit son nom, Sara mint Hadrami.

Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui avoir envoyé comme message aujourd’hui, car il continuait à les envoyer malgré tout, réglé comme un métronome. Tenace le bonhomme et elle, si heureuse qu’il en soit ainsi. Elle ne pensait plus à autre chose et ses multiples responsabilités s’en sont ressenties. S’il arrêtait de lui écrire, elle lui en voudrait à mort. Allez comprendre ce qui se passe dans l’esprit d’une femme. C’est vrai qu’elle faiblissait à vue d’œil face à lui et il avait très bien senti qu’il était en train de gagner du terrain dans l’espace de son cœur. Et il poussait son avantage, poussait, poussait.

Les autres, elle les avait fermement éconduits. Donc cette histoire n’était pas seulement sa responsabilité à lui. Il avait laissé une trace profonde dans son cœur, creusé un trou vertigineux. Et la vie lui paraissait tellement plus légère depuis qu’elle l’avait connu. Comment pouvait-elle s’enticher ainsi d’un inconnu aux traits effacés et qui habitait Honolulu par-dessus le marché. A égale distance de la lune à son avis. Hallucinant ! Une femme qui travaillait avec elle lui avait parlé d’un homme qui copiait collait ses messages et les envoyait à une centaine de femmes en même temps. Cette idée lui fut insupportable et elle la chassa rapidement de son esprit. Il faudrait qu’elle trouve à se connecter discrètement. Ahmed lorgnait de plus en plus de son côté quand elle était assise devant son ordinateur et elle avait même décelé une lueur de reproche dans son regard, messkin. Il n’appréciait pas du tout le fait qu’elle soit inscrite sur facebook et le lui avait exprimé sans ambages, sans aller au-delà tout de même, se rendant parfaitement compte qu’il n’avait plus le pouvoir de lui dicter sa conduite. Cette réprobation silencieuse la mettait mal à l’aise, car elle se sentait coupable, sans savoir de quoi exactement. Et elle n’aimait pas ça. Pas du tout.

Bon, les enfants et leur père ont déjeuné et s’apprêtaient à sortir et elle n’avait plus qu’à faire comme eux. Facebook, ce sera pour une autre fois, se dit-elle en soupirant à fendre l’âme. Un embouteillage monstre bloquait déjà la rue devant chez elle. Heureusement qu’une dizaine de minutes de marche seulement la séparaient de la banque où elle travaillait.

L’âme est faite de dentelle arachnéenne, que le moindre souffle pouvait emporter, au large des océans les plus divers. Elle était aussi imprévisible qu’un orage d’août. ’’Veguedni’’, comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?! Elle devenait débile ou quoi !! Comment pouvaient-ils se voir de temps en temps s’il habitait vraiment à Honolulu.

Plusieurs mois passèrent ainsi. Ahmed devenait de plus en plus soupçonneux, de plus en plus irritable. Les messages de Kevin devenaient de plus en plus enflammés, de plus en plus passionnés et Sara se ramollissait comme beure au soleil. La vie est un feu d’artifice, à peine déclenché, le bouquet de lumières s’étiolait et s’éteignait définitivement, sans laisser de trace. Mais cela n’empêchait pas Sara de s’étioler et de s’enflammer à la lecture des messages magiques de Kevin. Et advienne que pourra.

Et Ahmed ! Mais qu’est-ce qu’il lui prend à la fin ? Il n’arrêtait plus de lui tourner autour, comme s’il avait compris qu’il y avait un homme là-dessous. Celui-là, il était temps de le remettre à sa place. Elle avait fini par lui aménager une chambre, pour lui tout seul, mais son petit salon à elle était son exclusivité, son boudoir, comme elle aimait l’appeler ‘’entre elle et elle-même’’. Elle était libre de correspondre avec qui elle voulait. Il n’avait qu’à y penser avant de divorcer trois fois. Mais, première nouvelle, elle ne voulait plus entendre parler d’un homme autre que Kevin. Elle était même prête à s’envoler pour Honolulu et le rejoindre là-bas, pour ‘’vivre en direct l’amour en couleur’’, comme disait Lamina, sa meilleure amie.

Sara passait des nuits blanches à imaginer les plus invraisemblables scénarii de retrouvailles. ‘’Ella ehel lekhle’’, se disait-elle entre deux versions hollywoodiennes, particulièrement torrides. Ah, si elle avait été plus riche ! Ouvre les yeux ma chère, lui susurrait la petite voix agaçante, c’est sidérant à quel point tu es prête à basculer dans la folie. Reprends-toi, que diable. Tu es parfaitement ridicule, ma chère, si tu te voyais. C’est ça, va à Honolulu alors que lui il est certainement à Arafat. Heureusement que le ridicule ne tue pas, sinon tu serais depuis longtemps morte et enterrée.

Quelle teigne cette voix, surtout qu’elle ne disait que la pure vérité. Le plus grave, c’est qu’elle lui écrivit qu’elle était prête à aller le rejoindre là-bas, au fin fond du diable. Quelle folie, mon Dieu, quelle folie ! Le message était parti et il n’était plus dans ses possibilités de l’annuler. ’’Yewgui ba3d ’’ le temps des lettres écrites, qu’on pouvait déchirer avant qu’il ne soit trop tard. Et s’il était réellement à Arafat ! Mon Dieu, il allait bien se moquer d’elle et peut-être même en présence d’une troupe d’amis, même pas choisis sur le volet, comme on pouvait s’en douter.

Mon Dieu, mon Dieu, comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ! Ses amis, s’il est à Nouakchott, doivent en faire des gorges chaudes, à l’heure qu’il est. Misère, misère ! Comment avait-elle pu être aussi idiote ! D’abord commencer par lui écrire qu’elle plaisantait et qu’elle n’avait jamais eu l’intention de le rejoindre, même si elle en avait eu les moyens.’’Zabbaha’’ Ahmed.

Celui-là, elle ne savait plus où le mettre, à fureter autour d’elle, à entrer et sortir furtivement, comme s’il essayait de lire par-dessus son épaule. Mais un clic rapide la sauvait in extremis de ces incursions indiscrètes et répétées.

Puis, un beau jour, alors qu’elle ne savait absolument plus sur quel pied danser, que ses nuits, de blanches étaient devenues de cendre, Ahmed passa la tête par la porte et lui demanda si elle avait quelques minutes à lui accorder.

- Bien sûr, je m’apprêtais à sortir, mais tu es chez toi Ahmed, ’’merehbe bik’’

- Alors, Sara, c’est pour quand le voyage pour Honolulu ?

A suivre ...

dans

le recueil de contes et nouvelles

en cours de publication