Sara

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Sara

La rosée du matin avait tout recouvert d’un manteau gris perlé. Une odeur salée chatouillait agréablement les narines. Sara n’avait pas envie de travailler aujourd’hui. Elle préférait de loin se lover amoureusement autour de son clavier et naviguer dans cet espace virtuel qui la transportait hors du temps. Elle s’était inscrite dans Facebook et s’était fait un tas d’amis.

Au début, elle avait eu des scrupules à s’y inscrire, car une mère de famille comme elle n’avait peut-être pas le droit de s’intéresser à des sites de partage et de communication tels que Facebook. Chez les Mauritaniens, quand on avait des enfants, on n’était plus bonne qu’à récurer, cuisiner, élever et éduquer. Les autres petits plaisirs de la vie deviennent des crimes inexpiables.

Pourtant Dieu savait qu’elle n’était à la recherche que d’un moment de détente, de dépaysement. Le fait qu’elle soit divorcée ne représentait pas à ses yeux un motif de liberté dans les mœurs, ni dans le comportement. Même si elle avait été encore mariée, elle aurait quand même cherché un outil d’évasion, tant que ça demeurait en tout bien tout honneur.

Facebook pour elle, c’était entrer dans une atmosphère différente de celle dans laquelle elle vivait, entre son bureau et sa maison, entre ses collègues de travail et ses enfants. Une atmosphère légère, pétillante, extrêmement divertissante. Ses amis étaient tous intéressants, spirituels, respectables et elle passait des moments délicieux à communiquer avec eux et à partager des vidéos, des articles, des poèmes et tellement de choses qui lui manquaient à elle, qui sortait rarement et recevait encore moins les visites de ses amies, aussi occupées et débordées qu’elle.

La vie était si courte, les instants de bonheur si fugitifs. Elle avait ‘’des poils au cœur’’ à force de ne s’occuper que de choses sérieuses. L’être humain a besoin d’oublier la fragilité de la vie, de nourrir son esprit pour qu’il reste sain.

Sa petite maison douillette et ses deux enfants, Khaled et Aminetou. Bien éduqués, bien instruits, comme il sied à des enfants de bonne famille. Pas comme des enfants de divorcés. Elle les avait entourés d’affection et de sécurité. Leur père, Ahmed, n’était jamais loin. Il lui arrivait même de passer la nuit avec ses enfants. Il lui était interdit de se remarier avec elle, car ils avaient trois divorces à leur actif, pour incompatibilité insurmontable d’humeur. Et Ahmed ne voulait pas entendre parler d’une autre femme que Sara, malgré les objurgations de ses proches et leurs tentatives de lui faire entendre raison.

Pourtant ils étaient doux tous les deux, instruits, de bonne famille, sans être des cousins, ni même de la même tribu.

Après avoir profondément imprégné ses poumons de l’air iodé, elle rentra chez elle préparer le petit déjeuner de ses enfants et de son ex-mari qui avait passé cette nuit-là près d’eux. Il passait d’ailleurs de plus en plus la nuit chez eux. Il faudrait qu’elle songe sérieusement à lui aménager une chambre pour son usage personnel. Peut-être, essaye-t-il par-là de marquer son territoire et de ne laisser la place à personne d’autre auprès d’elle. Cela ne la dérangeait pas outre mesure, pas encore en tout cas.

Ses mains la démangeaient et un élan irrésistible la poussait vers le clavier, dont les touches patinées brillaient doucement dans la pièce encore plongée dans la pénombre. Telles une invite à la folie, au bonheur. Etait-ce vraiment les touches patinées qui l’attiraient et les vidéos drôles de youtube, ou ce monsieur dont les messages ne lui laissaient point de répit, malgré ses mises en garde répétées. Ce monsieur pas vraiment beau – d’après ce qu’elle a pu en juger – ses traits étant estompés par un clair-obscur volontaire. Mais il savait si bien parler aux femmes, justement les hommes dont il faut se méfier comme de la peste, lui souffla une petite voix agaçante.

Il n’était pas le seul à lui envoyer des messages, elle en recevait des masses tous les jours, mais il était le seul à avoir réussi à l’atteindre. Il disait exactement ce qu’une femme aura toujours envie d’entendre, ce qui fera toujours vibrer cette fibre qui ne meurt jamais chez une femme. Jamais ?! En tout cas, elle était encore bien vivante chez elle. Cette boule de feu qui explosait en mille éclairs de plaisir. Il utilisait des mots vibrants d’émotion et de sensualité. Ah le pouvoir des mots ! La magie des mots ! La mort au bout ou le bonheur éternel. Elle n’aurait peut-être pas dû mettre sa photo, mais elle voulait paraître ‘’ala bab’he’’, sérieuse et non à la recherche d’aventures virtuelles.

Il disait habiter Honolulu. Certainement une invention. Tout le monde affirmait que les dragueurs d’internet étaient les plus fieffés menteurs de la terre. Déjà que les hommes étaient tous de toute façon de gros menteurs. Habiter à Honolulu ! Mais pour qui la prenait-il ? Avait-on idée de vivre dans une ville pareille ? Personne n’y habiterait, à moins d’y être obligé et c’est le dernier endroit où l’on pourrait imaginer un Mauritanien. Mais libre à lui. Il peut aussi bien vivre sur Mars que ça ne l’intéresserait pas plus que ça. Et puis qu’est-ce qu’il voulait déjà ? ‘’Un minimum, disait-il, la voir de temps en temps’’. Et pourquoi Grand Dieu ? ‘’Pour avoir un minimum d’elle’’. Et puis quoi encore ! Elle refusait d’imaginer même ce que ce minimum voulait dire pour lui.

Dans sa jeunesse, elle n’avait jamais accordé de ‘’minimum’’ à un homme, - elle s’était mariée si jeune - et ce n’est pas à son âge qu’elle allait commencer. Et puis ces pseudos ridicules derrière lesquels ils se cachaient. Cela n’inspirait guère confiance. Elle, elle avait clairement inscrit son nom, Sara mint Hadrami.

Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui avoir envoyé comme message aujourd’hui, car il continuait à les envoyer malgré tout, réglé comme un métronome. Tenace le bonhomme et elle, si heureuse qu’il en soit ainsi. Elle ne pensait plus à autre chose et ses multiples responsabilités s’en sont ressenties. S’il arrêtait de lui écrire, elle lui en voudrait à mort. Allez comprendre ce qui se passe dans l’esprit d’une femme. C’est vrai qu’elle faiblissait à vue d’œil face à lui et il avait très bien senti qu’il était en train de gagner du terrain dans l’espace de son cœur. Et il poussait son avantage, poussait, poussait.

Les autres, elle les avait fermement éconduits. Donc cette histoire n’était pas seulement sa responsabilité à lui. Il avait laissé une trace profonde dans son cœur, creusé un trou vertigineux. Et la vie lui paraissait tellement plus légère depuis qu’elle l’avait connu. Comment pouvait-elle s’enticher ainsi d’un inconnu aux traits effacés et qui habitait Honolulu par-dessus le marché. A égale distance de la lune à son avis. Hallucinant ! Une femme qui travaillait avec elle lui avait parlé d’un homme qui copiait collait ses messages et les envoyait à une centaine de femmes en même temps.

Cette idée lui fut insupportable et elle la chassa rapidement de son esprit. Il faudrait qu’elle trouve à se connecter discrètement. Ahmed lorgnait de plus en plus de son côté quand elle était assise devant son ordinateur et elle avait même décelé une lueur de reproche dans son regard, messkin. Il n’appréciait pas du tout le fait qu’elle soit inscrite sur facebook et le lui avait exprimé sans ambages, sans aller au-delà tout de même, se rendant parfaitement compte qu’il n’avait plus le pouvoir de lui dicter sa conduite. Cette réprobation silencieuse la mettait mal à l’aise, car elle se sentait coupable, sans savoir de quoi exactement. Et elle n’aimait pas ça. Pas du tout.

Bon, les enfants et leur père ont déjeuné et s’apprêtaient à sortir et elle n’avait plus qu’à faire comme eux. Facebook, ce sera pour une autre fois, se dit-elle en soupirant à fendre l’âme. Un embouteillage monstre bloquait déjà la rue devant chez elle. Heureusement qu’une dizaine de minutes de marche seulement la séparaient de la banque où elle travaillait.

L’âme est faite de dentelle arachnéenne, que le moindre souffle pouvait emporter, au large des océans les plus divers. Elle était aussi imprévisible qu’un orage d’août. ’’Veguedni’’, comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?! Elle devenait débile ou quoi !! Comment pouvaient-ils se voir de temps en temps s’il habitait vraiment à Honolulu.

Plusieurs mois passèrent ainsi. Ahmed devenait de plus en plus soupçonneux, de plus en plus irritable. Les messages de Kevin devenaient de plus en plus enflammés, de plus en plus passionnés et Sara se ramollissait comme beurre au soleil. La vie est un feu d’artifice, à peine déclenché, le bouquet de lumières s’étiolait et s’éteignait définitivement, sans laisser de trace. Mais cela n’empêchait pas Sara de s’étioler et de s’enflammer à la lecture des messages magiques de Kevin. Et advienne que pourra.

Et Ahmed ! Mais qu’est-ce qu’il lui prend à la fin ? Il n’arrêtait plus de lui tourner autour, comme s’il avait compris qu’il y avait un homme là-dessous. Celui-là, il était temps de le remettre à sa place. Elle avait fini par lui aménager une chambre, pour lui tout seul, mais son petit salon à elle était son exclusivité, son boudoir, comme elle aimait l’appeler ‘’entre elle et elle-même’’. Elle était libre de correspondre avec qui elle voulait. Il n’avait qu’à y penser avant de divorcer trois fois. Mais, première nouvelle, elle ne voulait plus entendre parler d’un homme autre que Kevin. Elle était même prête à s’envoler pour Honolulu et le rejoindre là-bas, pour ‘’vivre en direct l’amour en couleur’’, comme disait Lamina, sa meilleure amie.

Sara passait des nuits blanches à imaginer les plus invraisemblables scénarii de retrouvailles. ‘’Ella ehel lekhle’’, se disait-elle entre deux versions hollywoodiennes, particulièrement torrides. Ah, si elle avait été plus riche ! Ouvre les yeux ma chère, lui susurrait la petite voix agaçante, c’est sidérant à quel point tu es prête à basculer dans la folie. Reprends-toi, que diable. Tu es parfaitement ridicule, ma chère, si tu te voyais. C’est ça, va à Honolulu alors que lui il est certainement à Arafat. Heureusement que le ridicule ne tue pas, sinon tu serais depuis longtemps morte et enterrée.

Quelle teigne cette voix, surtout qu’elle ne disait que la pure vérité. Le plus grave, c’est qu’elle lui écrivit qu’elle était prête à aller le rejoindre là-bas, au fin fond du diable. Quelle folie, mon Dieu, quelle folie ! Le message était parti et il n’était plus dans ses possibilités de l’annuler. ’’Yewgui ba3d ’’ le temps des lettres écrites, qu’on pouvait déchirer avant qu’il ne soit trop tard. Et s’il était réellement à Arafat ! Mon Dieu, il allait bien se moquer d’elle et peut-être même en présence d’une troupe d’amis, même pas choisis sur le volet, comme on pouvait s’en douter.

Mon Dieu, mon Dieu, comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ! Ses amis, s’il est à Nouakchott, doivent en faire des gorges chaudes, à l’heure qu’il est. Misère, misère ! Comment avait-elle pu être aussi idiote ! D’abord commencer par lui écrire qu’elle plaisantait et qu’elle n’avait jamais eu l’intention de le rejoindre, même si elle en avait eu les moyens.’’Zabbaha’’ Ahmed.

Celui-là, elle ne savait plus où le mettre, à fureter autour d’elle, à entrer et sortir furtivement, comme s’il essayait de lire par-dessus son épaule. Mais un clic rapide la sauvait in extremis de ces incursions indiscrètes et répétées.

Puis, un beau jour, alors qu’elle ne savait absolument plus sur quel pied danser, que ses nuits, de blanches étaient devenues de cendre, Ahmed passa la tête par la porte et lui demanda si elle avait quelques minutes à lui accorder.

- Bien sûr, je m’apprêtais à sortir, mais tu es chez toi Ahmed, ’’merehbe bik’’

- Alors, Sara, c’est pour quand le voyage pour Honolulu ?

Fauchée, Sara s’affala de tout son long sur le canapé, qui n’était pas très loin heureusement. Elle se sentit rougir, verdir de honte, de colère, de tristesse, d’elle ne savait plus trop quoi. Puis la colère submergea le tout d’un tsunami inconnu des côtes indiennes. Comment as-tu pu pousser l’audace et l’indiscrétion jusqu’à lire mes messages, bredouilla-t-elle. Et comment as-tu eu mon mot de passe ? C’est moi Kevin … Mon Dieu, faites que je rêve, c’est ça, je suis en plein cauchemar, comme tous ces derniers temps de toute façon. En tout cas, elle n’allait pas piper mot. Son ex-mari, qui ne pouvait plus devenir son mari, s’était bien payé sa tête.

Lui-même n’était pas très à l’aise. Il continua d’un ton penaud : ‘’Je te voyais t’éloigner de moi et j’ai paniqué. Alors, j’ai pensé à ce subterfuge pour te reconquérir et je ne suis pas fier de moi. Surtout que j’ai souffert mille morts de jalousie, de moi-même remarque, mais rien n’est raisonnable dans la jalousie’’.

Sara songea : ‘’ça c’est le bouquet, alors là, on nage en plein délire tous les deux’’, mais elle ne réussit pas à émettre un traître mot. C’est vrai qu’Ahmed lui parlait de la même façon que Kevin, maintenant qu’elle y repensait. Mais c’était avant qu’ils se marient. Le siècle dernier en fait. ’’Khaleglek ella ane’’, accepte-moi à tes côtés, laisse-moi t’aimer de loin. Je sais que je ne peux t’épouser que si tu en épouses un autre. Mais plutôt mourir que de te laisser en épouser un autre et passer une seule nuit dans les bras d’un autre homme. Surtout que s’il a des yeux, un cœur et la moindre once de bon sens, il ne te répudiera jamais.’’

Et voilà ce que sera sa vie. Adieu Honolulu et les plages vierges, adieu les princes charmants, s’ils ont jamais existé. Adieu même tous les hommes. Rester avec Ahmed et s’aimer de loin, pourquoi pas … ………………………………………………………………………………………………………

Sara s’immergea dans le monde virtuel de Facebook, comme on s’accroche à une bouée de sauvetage, l’esprit et le cœur à la dérive. Puis Mohamed fit son entrée dans sa vie et tout bascula. La terre s’arrêta de tourner, la lune et le soleil, atterrés, se retrouvèrent face à face, le temps d’une étreinte impossible. Le temps se referma jalousement sur les océans et la vie changea de couleur. Mais cela ne se fit pas en un seul jour.

Elle était complètement immunisée contre les histoires d’amour sur Facebook. En tout cas, c’est ce dont elle était profondément convaincue. Le ridicule de la première l’avait épargnée, mais qui savait si celui de la deuxième n’allait pas l’achever. Elle disait le second amour, alors que le premier n’en était même pas un.

Il commença par attirer son attention en aimant tout ce qu’elle publiait, tout ce qu’elle écrivait, partout où elle l’écrivait. Hallucinant ! Il était partout accroché à ses basques, partout où elle "allait", partout où sa plume pleurait, à n’importe quelle heure, la notification "Mohamed a aimé ..." clignotait à gauche de l’écran.

C’est ainsi qu’il s’introduisit insidieusement dans sa vie, pourtant bien claquemurée sentimentalement, après le cirque orchestré par son ex-mari. Ah ! Celui-là, il s’était bien moqué de ses sentiments et elle lui en voulait toujours pour ça. Puis, il commença à lui écrire. Son ton mesuré, sa réserve, son innocence la mirent tout de suite en confiance et firent tomber les dernières barrières qu’elle avait érigées autour d’elle.

Mohamed ne lui écrivait pas tous les jours, mais ce qu’il racontait de temps en temps était n3aj. On sentait bien qu’il avait quelque chose à dire, mais qu’il n’osait pas, ayant probablement peur de sa réaction. Cette anxiété latente, ce manque de confiance en soi l’intrigua et la charma en même temps. Il faisait deux pas en avant, avec prudence et circonspection, pour en refaire un tout de suite en arrière.

Elle sentit qu’elle attendait avec une impatience grandissante les rares messages qu’il daignait lui écrire. Un autre style d’homme qu’elle n’avait jamais connu et elle aima ce style. A son insu et sans s’en rendre compte, Mohamed maîtrisait l’art intemporel de la séduction. Ce qui faisait son charme. Un charme ravageur et dont il n’avait même pas conscience. Son impatience de le lire grandissait, à mesure que le temps passait. Elle le houspillait même parfois pour lui tirer quelques mots, aussi rares et précieux qu’une pluie de mai. Ah non !! Zut et zut !! Elle n’allait pas recommencer !!

Mais alors qu’elle était cette attente fiévreuse, cachée dans des replis insondables, couleur d’espoir, entachée de ferveur, d’ardeur et d’une espèce de désespoir. Et les battements de son cœur, n’étaient-ils pas en train de s’accélérer, à la seule vue de son nom dans une innocente notification. Et c’est comme cela que Mohamed s’introduisit par effraction dans le cœur de Sara.

Il lui raconta qu’il l’avait croisée, il y a dix ans de cela, dans une pharmacie. Le pharmacien, un ami à lui, lui apprit qu’elle était mariée. Il lui arrivait souvent de guetter son apparition, mais son stratagème réussissait rarement. Il venait de divorcer d’une femme qui lui avait donné un garçon et une fille et se préparait à aller vivre à l’étranger. Ses formalités administratives accomplies, il s’était envolé pour l’Espagne où il vivait depuis quelques années.

Il avait épousé une Espagnole, pour faciliter son intégration, sa carte de séjour et la nationalité espagnole. En tout cas, c’est ce qu’il avait dit et qu’elle avait cru, malgré le pincement au cœur et la sourde douleur que lui valut de le savoir marié et qu’elle chassa d’un geste de la main agacé, comme on chasserait un insecte qui vous nargue, pour que l’information et l’insecte ait la même valeur et qu’ils puissent aller au diable en même temps, avec la même facilité, avant de causer trop de dégâts.

Non, elle allait résolument penser à autre chose, à autre chose que cette femme qui la narguait elle aussi, du haut de son statut si enviable d’épouse de Mohamed. Une épouse qui partageait sa vie, son lit, non, non, surtout ne pas penser à ça. Cela l’annihilerait, la détruirait, aussi sûrement que l’érosion efface les dernières empreintes du temps.

Il lui écrivit aussi que dès qu’il vit la photo de son profil, il la reconnut tout de suite. Dix ans avaient passé, pourtant, elle n’avait pas changé d’une once. Il lui tut cependant la joie sauvage qui lui laboura la poitrine ce jour-là, pour ne pas l’effaroucher. Joie qui le laissa lui-même sans voix. Il ne l’avait jamais oubliée, se contentant de l’adorer sans le savoir, sans la voir, bien nichée dans les recoins les plus reculés de son cœur et de sa mémoire.

Son ingénuité et sa sincérité coulaient de sa bouche comme l’eau d’une source pure et fraîche. Il lui envoya sa photo. Il avait une bouche merveilleuse et un regard si doux, dans lequel elle se noya, pour les temps à venir et pour ceux écoulés.

Quand il décida de lui déclarer sa flamme, il le fit d’une façon si spéciale, si indéfinie, si détournée, qu’il la conquit définitivement. Il laissa au début parler son cœur et l’arrêta en cours de route. Avant qu’elle réponde, surtout qu’à sa grande inquiétude, elle tarda à le faire, contrairement à son habitude, il lui parla de son ami, craignant une réaction de rejet de sa part.

Sara ne lui avait pas répondu tout de suite, encore sous le choc de la déclaration qu’elle attendait avec la force du désespoir pourtant. Elle mit du temps pour assimiler la nouvelle, qu’elle espérait de toute son âme et qu’elle croyait voir venir, chaque jour un peu plus.

D’après ce qu’il lui en dit, son ami avait profité de sa sortie pour le week-end, hors de la ville, pour se connecter à partir de son compte. Mohamed lui affirma qu’il allait faire payer cher à son ami son insolence et son indiscrétion. Profondément déçue tout d’abord, elle se morigéna méchamment. Bien fait pour toi, pauvre idiote et pour tes châteaux en Espagne.

"Châteaux en Espagne", cela ne la dérida pas une seconde. D’abord déroutée par ce qu’avait fait l’ami de Mohamed - certaines personnes n’avaient vraiment pas de limites, la bienséance, le savoir-vivre, la délicatesse, de vains mots pour eux - puis compatissante, comme le lui dictait toujours son bon cœur, rempli d’amour pour l’humanité entière, elle lui demanda en fin de compte de laisser son ami tranquille. Elle lui écrivit qu’il n’avait rien dit de mal et que cela ne lui avait finalement pas déplu.

Et voilà ce que cet homme adorable, unique au monde, lui répondit : "Au fond, je sais que mon ami n’a pas commis un crime de lèse-majesté. Tu lui donnes raison d’une certaine manière, c’est un atout qu’il peut toutefois prévaloir pour jouir de ma clémence. Seulement, je ne le lui ferai savoir qu’après avoir tranché la dualité complexe que tu as évoquée ... hhh... Je le ferai languir, non pas par méchanceté, mais bien pour autre chose..."

Puis, il ajouta : "Partir en week-end en oubliant de se déconnecter de FB est une aberration passible de l’éviction complète du temple de tbeydhine suivant le code de tnessswi... Un reproche de plus que tu as mis en exergue. Entre nous, ça me fait quelque chose ... Je ne peux prodiguer comme excuse que ce gav, abstraction faite de sa tal3a. قولْ الْسبّتْ فلشِ= عَن ما ننوً أقولْ اْله َعنِ ش= ما نعرف شنهو

Si tu te sens incommodée par cette excuse, c’est sûrement sous l’inspiration maléfique de mon ami que je l’ai écrite hhh, par contre si tu la trouves appropriée, je considèrerai que c’est une félicité et elle fera toute ma joie." ……………………………………………………………………………………………………..

« Si tu te sens incommodée par cette excuse, c’est sûrement sous l’inspiration maléfique de mon ami que je l’ai écrite hhh … » Cette phrase fit tilt dans son cœur et elle comprit avec une joie intense et profonde que Mohamed et son ami étaient une seule et même personne. Il venait enfin de laisser parler son cœur, avec retenue certes, mais il l’a laissé parler tout de même.

C’est ainsi que la cendre devint verdure, que cette luxuriance d’émeraude vit éclore des étoiles qui brillèrent d’un éclat soutenu dans ce jardin inespéré, que les fleurs du destin s’entrouvrirent en un baiser délicieux. Mohamed n’osait pas s’aventurer dans le terrain périlleux de sa conquête, sans avoir au préalable assuré ses arrières. En bon stratège.

Mais c’était méconnaître Sara, son sentimentalisme et la générosité de son âme. Personne n’avait le pouvoir de la contrarier longtemps, même s’il ne pensait pas à s’excuser auprès d’elle. Pour elle, tout le monde, s’ils n’étaient pas bons, n’étaient pas mauvais en tout cas. Et Ahmed dans tout ça…

Il la voyait s’éloigner irrémédiablement et en concevait un chagrin sans bornes. Ce faisant, il déversait son trop-plein d’amour sur ses enfants que Sara le voyait serrer souvent dans ses bras, avec l’énergie du désespoir. Recherchant peut-être une ressemblance, une odeur qu’ils auraient héritées de leur mère.

Sara voyait tout cela avec beaucoup de tristesse et serait retournée auprès de son ex-mari, si leur religion le leur avait permis. Sara sacrifierait, sans une seconde d’hésitation, toutes les promesses de bonheur de la terre pour effacer cette incommensurable peine qu’elle lisait dans ses yeux, cet insondable gouffre de douleur qui le minait intérieurement, elle le savait. Elle le connaissait si bien son Ahmed ! Pauvre Ahmed !

Une chose cependant tempérait son sentiment irraisonné de culpabilité vis-à-vis d’Ahmed. L’acharnement de sa famille contre cette femme de ehel gueble qui traitait ainsi leur fils. Il était facile pour eux d’oublier que leur fils, par trois divorces déclarés, avait définitivement annulé l’espoir d’une vie commune, aux yeux de la Loi.

Mais que pouvait-elle pour Ahmed ? Et devait-elle pour autant renoncer elle-même à connaître à nouveau le bonheur de vivre auprès d’un homme qu’on aime, qui vous aime et qui vous le dit d’une façon si spéciale, si émouvante. Lamina, son amie, lui avait pourtant rétorqué avec une sagesse infinie : « Les hommes sont tous les mêmes. N’attends jamais grand-chose d’eux. Le réveil serait moins traumatisant. A plus forte raison un homme que tu as connu dans un espace virtuel. Ceux-là, ‘‘ella dhouk elma essmeyne, dhakou weinhou’’ (dans les croyances locales, les djinns ne sont pas visibles pour plus d’une seconde et jamais pour plus d’une personne.) »

Elle ajouta, d’un ton docte : « Tu es en train de partager, de communiquer, de rire, de pleurer parfois, de passer par les émotions les plus diverses et les plus invraisemblables et l’instant d’après, Facebook déconnecté, l’ordinateur éteint, plus rien. Tu te demandes, si tu n’as pas tout rêvé. »

Les hommes, les femmes, les paroles, les sentiments, les serments, tout s’évapore et s’envole en fumée, en buée fugace et évanescente, dans l’air du temps, songea Sara, à part elle. Mais pour elle, il n’en allait pas ainsi. Elle gardait tout en elle et le disséquait en rêvant. Peut-être parce qu’elle n’avait pas de vie sociale à proprement parler. Elle ne quittait chez elle que pour aller au travail ou pour changer les livres qu’elle empruntait au centre culturel français et puis Mohamed n’était pas comme les autres. Mohamed était différent des autres.

Douloureusement, irrémédiablement différent. Pour son plus grand malheur ou pour son plus grand bonheur, qui sait ? De plus, elle le connaissait physiquement ou du moins lui il la connaissait physiquement.

Mohamed s’enhardissait dans ses messages, tout en restant dans les limites d’un conformisme qui mettait ses sens à rude épreuve. Il avait réveillé la femme qui sommeillait en elle sans qu’elle le sache. Elle s’était habituée, n’ayant pas connu d’homme depuis longtemps, à évoluer dans le monde spécial et brumeux des êtres asexués. Quelle calamité toute cette histoire. Elle n’avait pas besoin de ça, à ce tournant de sa vie.

A quel avenir pouvait-elle rêver avec un homme marié à une Espagnole, qui n’allait certainement pas se laisser larguer. Ces femmes-là ne ressemblaient pas aux Mauritaniennes. Elles ne se laissaient pas quitter facilement ou alors le faisaient regretter à l’homme par tous les moyens légaux possibles, à leur portée, et Dieu savait qu’elles en avaient des procédés légaux. A condition que lui-même songe vraiment à la larguer d’ailleurs. Qui pourrait le jurer ? Après tout, il était peut-être tout simplement en train de prendre du bon temps avec une compatriote vulnérable et crédule. La proie idéale pour les aventuriers de tout genre.

Et même s’il arrivait à se débarrasser de l’Espagnole – elle refusait obstinément de lui donner son nom, Iréna, - peut-être préférerait-il épouser une femme plus jeune, sans enfants.

Sara essaya de retenir fermement les rênes de son cœur, lui faisant subir les douches froides les plus variées pour lui ‘’remettre un peu de plomb dans la tête’’. Mais il renâclait et tel un cheval de race, piaffait d’impatience et s’élançait plus déterminé que jamais, les naseaux fumant de rêve, de désir, d’espoir…

Ces yeux profonds et doux, cette bouche au dessein merveilleux, ces mains fortes et qu’elle imaginait sur son corps aussi douces que de la laine, personne ne les lui arracherait du cœur.

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Ainsi le temps passa et ainsi passa le temps. La vie s’écoulait au rythme des messages de Mohamed. Pourtant un nuage obscurcissait l’horizon de leur relation virtuelle. Mohamed s’avérait très jaloux et comble de ridicule de publications et de commentaires, qu’il lisait sur son mur. Sara était déjà sujette à tant de questions sans réponses, de problèmes de conscience et d’essais de remise à l’heure de l’horloge de sa vie sociale de femme encore jeune et très désirable – c’est ce que les œillades masculines lui rappelaient régulièrement et auxquelles elle commençait à prêter attention alors qu’elle pensait en avoir fini avec tout ça.

Alors la jalousie de Mohamed était non seulement ridicule, mais déplorablement déplacée. Les publications n’engageaient que leurs auteurs et tant qu’elles ne contenaient pas de termes obscènes ou autres atteintes à l’honneur, elles ne la dérangeaient nullement.

Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et purent passer de délicieux moments à bavarder de vive voix. A Nouakchott, la chaleur réduisait le temps au silence, mais dans son cœur les notes parfaites d’une mélodie transcendante battaient en sourdine. Les nuages se poursuivaient dans un ciel placide et indifférent et aucune larme céleste ne venait troubler l’imperturbable course des saisons.

Puis Mohamed explosa un beau jour, croyant avoir découvert qu’elle avait une deuxième relation avec un autre homme sur Facebook. Une autre marche vers le palier du ridicule parfait. Il lui écrivit qu’il n’en pouvait plus de souffrir mille morts chaque fois qu’il consultait son mur, pour finalement tomber sur une trahison si flagrante. Il allait faire en sorte d’arrêter de souffrir à cause d’elle et la seule façon de faire était d’arrêter toute forme de relation avec elle.

Elle reçut ce message alors qu’elle venait juste de lui en envoyer un : « Je relisais tes premiers messages et rien à faire chaque fois que je les relis j’ai envie de pleurer sous le coup d’une émotion si intense, mêlée d’amour, de gratitude, de tristesse et d’un bonheur tellement timide que je me demande si même il réussira à pointer un jour le bout du nez … Je m’imagine dans tes bras, au comble de la félicité, nichée dans ton odeur, enveloppée par ton corps, enroulée autour de ton cœur, incrustée sous ta peau, t’absorbant tout entier et pour l’éternité. Chaque attouchement me fait atteindre le nirvana, chaque mouvement, chaque soupir, chaque regard, chaque sourire et je disparais sans laisser de trace. Oublions où nous sommes, oublions le monde entier, par où tu passes, un ouragan me fracasse et notre dernier cri n’est même pas une délivrance … »

Et comme si cela ne suffisait pas, elle avait encore écrit : « Mon amour, comme tu sais bien me parler, tellement bien que ça me fait un peu peur, tout ce bonheur qui me tombe dessus quand je m’y attends le moins, mais quand je te dis que tout ça n’est qu’un rêve, c’est pour garder un peu les pieds sur terre, pour ne pas trop m’éloigner de ce qui est ma réalité. Pour moi, je crois que le temps du bonheur est passé, aux yeux de la société en tout cas.

On pourrait, à ton retour au pays, faire un mariage secret pour éviter que les gens jasent à propos de nous, mais est-ce que toi tu voudras de ça, ou même de moi. Je sais que je ne devrais pas dire tout ça, mais aujourd’hui, je suis émotionnellement très perturbée et dans ces cas-là, je ne dis que des bêtises. Mon fils chéri est cloué au lit par une mauvaise grippe. Cela fait deux nuits que je ne dors pas. Ma bonne m’a quittée et à la banque nous avons en ce moment un travail fou.

Donc si je regrette demain d’avoir écrit tout ça, fais s’il te plaît comme si je ne l’avais jamais écrit. Fais ça pour moi, par amour pour moi, si tu m’aimes vraiment comme tu le dis. En tout cas pour moi, il ne fait aucun doute que je t’aime éperdument et au train où vont les choses, c’est bien parti pour durer une vie entière, en ce qui me concerne en tout cas. En ce qui te concerne, je ne sais pas, tu es un homme et comme la plupart des hommes, tu es certainement quelque part volage. Et pourtant, tu es tout de douceur, tu en un homme en miel et en fleurs.

Pauvre de moi. Ta voix me plonge dans un bonheur fou, je ne sais pas où s’arrête celui du cœur et où commence celui des sens. Je suis embrasée, tremblante, j’étouffe de bonheur sous la caresse de ta voix, qu’est-ce que ce sera quand tu seras là, à côté de moi, en chair et en os. Je ne vais même pas essayer de l’imaginer.

Aucune personne n’a jamais réussi à imaginer la réalisation de ses rêves les plus fous, parce qu’alors ils n’auront plus été des rêves, mais plutôt des projets. Moi je ne peux t’imaginer à mes côtés qu’en rêve, donc je ne peux concevoir ce qui adviendra de moi le jour où nous serons ensemble pour de vrai ... » ………………………………………………………………………………

Est-ce bien cet homme qui lui disait hier seulement : « Je suis agréablement surpris de savoir que tu te prépares psychologiquement à réussir le voyage marathon que constitue l’attente fiévreuse du dénouement de notre amour. Tu as pris en considération tous les obstacles qui en jalonnent le parcours ; et tu as courageusement suggéré des solutions pour que ce beau périple continue en beauté, et finisse en apothéose pour notre plus grand bonheur.

Aucun rêve, aucun espoir ne deviendra réalité, si ce n’est après avoir consenti les efforts nécessaires à sa réalisation. Il faut même parfois souffrir des affres supplémentaires. L’amour n’échappe pas à la règle. A ce jour, nous poursuivons tous les deux le voyage avec sérénité tout en sachant que ‘’l’amour est le seul rêve qui ne se rêve pas.’’ »

« Là on verse directement dans le sentimentalisme » avait-elle remarqué, en riant, d’un rire qui sonna bizarrement à ses propres oreilles. C’était un rire doux, musical, l’arpège du bonheur. Un rire qu’elle n’avait pas entendu depuis longtemps. Mohamed l’avait réconciliée avec elle-même, son statut de femme, avec la vie, le bonheur, le rire et le marivaudage et autre etganiss. Elle avait toujours adoré ce concept abstrait qu’était etganiss, mais ne voulait pas que ça se sache. Ces clins d’œil fleuris, parfumés à l’amour et au désir de plaire, ces petites piques charmeuses qui vous saupoudraient de la joie de vous sentir femme, belle et désirable. Ce ne sont pas des choses à crier sur les toits bien sûr, bien qu’elle soit certaine que tous les hommes et toutes femmes étaient comme elle, mais ne l’avoueraient jamais pour tout l’or du monde.

Bonté divine ! Comment n’avait-elle rien vu venir ?! Elle qui se croyait fine psychologue, elle qui croyait connaitre si profondément la nature humaine. Mais allez jamais savoir avec les hommes, ils sont réfractaires à tout jugement rationnel. On ne peut jamais généraliser de règle à leur sujet. Aussi fuyants que des grains de sable par un jour de tempête, aussi prompts à la trahison qu’un milliardaire en lune de miel. La fidélité du cœur, concept inconnu de ce mammifère plein de suffisance et qui tombe amoureux autant de fois qu’il y a de voitures sur la route de Toujounine aux heures de pointe. Il avait continué, le salaud : « Rêve mon amour comme je rêve… Il est permis de rêver… N’aie pas peur ma chérie, les rêves comme disait l’autre sont ce qu’il y a de plus doux et peut-être de plus vrai dans la vie. » Le fourbe, le judas ! L’avoir endormie avec des bobards pareils et lui sortir ça, alors qu’il était devenu aussi vital pour elle que l’air qu’elle respire. Dhe mahou sawi !

Quel crétin, doublé d’un idiot, définitivement débile ! Vicieux comme un âne, la nuit de ses noces ! Mais pourquoi ne distinguait-elle plus les rideaux de la chambre ? Pourquoi ses joues ruisselaient-elles comme un ciel de septembre ? Elle pleurait donc. Et cela dura longtemps. Rien n’y faisait. Chaque fois qu’elle essayait de se calmer, un ouragan plus dévastateur que le premier la fauchait, la tournoyait sans pitié dans des airs opaques et irrespirables et la laissait choir pantelante, au bord d’un nouveau précipice de douleur, encore plus vertigineux que le précédent.

Heureusement qu’elle ne lui avait pas encore envoyé le message qu’elle s’était échinée à écrire une nuit durant. Une impulsion pernicieuse la poussa à se relire pourtant. « Je tombe de sommeil, mais je ne peux m’endormir avant d’avoir parlé de notre week-end à Las Palmas. Il y fait beaucoup plus frais qu’à Madrid. Comme on en a déjà parlé, nous nous installerons dans une petite maison au bord de la mer. Nous nous promènerons les pieds nus au bord de l’eau et écouterons dans un silence religieux les cormorans appeler les mouettes. Tiens, comme c’est curieux, normalement, ils ne s’appellent pas entre eux. Mais notre présence là-bas est déjà un miracle à elle seule, alors les mouettes, les cormorans, hein !

A midi, on grillera des poissons achetés au village de pêcheurs le plus proche. Ils auront mariné toute la matinée dans un mélange odorant d’huile d’olive, de citron, de thym, de romarin et de basilic. De petits légumes grillés eux aussi (il faut faire attention à la ligne, car le reste de la journée est réservé aux câlins) accompagneront ce poisson qui sera servi avec une sauce aigre-douce, et les pataaaaaates, j’allais les oublier, tu t’es habitué à en consommer durant tes matinées au travail. Chut, on ne parle pas de travail ici, mais seulement d’amour et d’eau salée (eh oui l’océan est trop proche, pour parler d’eau fraîche ... lol) »

Oh quel calvaire. Elle n’aurait pas dû se relire. Comment allait-elle calmer maintenant sa colère et son chagrin. Le chagrin et la colère, un duo destructeur, annihilant. Elle essuya rageusement les larmes qui lui obscurcissaient encore les yeux. Et se promit de ne plus jamais verser une larme et encore moins pour un homme. …………………………………………………………………………………….

Il avait parlé de crime contre sa personne, d’avilissement, d’amère désillusion et autres termes horribles, elle ne se rappelait plus très bien, tellement ses paroles l’avaient choquée et déstabilisée. A tel point d’ailleurs qu’elle avait remis en cause jusqu’à la couleur de ses rideaux ; elle ne se rappelait pas que leur teinte fût si passée.

Elle passa ainsi quelques heures dans une brume de douleur d’où seule émergeait la sensation insupportable d’injustice. Si elle avait mérité tous ces reproches, elle aurait moins souffert de tout ça, mais l’injustice chez elle était plus corrosive que le plus toxique des poisons.

Une envie furieuse de lui écrire lui démangeait les doigts et elle avait tout le mal du monde à se retenir de se connecter et de vider son cœur, sa hargne et son sentiment d’avoir été flouée et le sentiment encore plus dévastateur d’avoir été injustement traitée. Merde !! Mais elle avait une véritable fontaine à la place des yeux.

Même ses enfants avaient remarqué sa peine et lui posaient des questions pleines de sollicitude et de perplexité. Même ses enfants étaient plus sages qu’elle. Voilà où menaient les actes irréfléchis comme d’être inscrite sur Facebook. Puis elle balaya tous les obstacles qu’elle élevait entre sa volonté et sa raison. Non, elle ne pouvait pas rester dans cet état. Elle allait devenir folle ou aveugle ou les deux à la fois.

Sans parler de ses enfants qui posaient sur elle des regards remplis d’appréhension, chavirés par les larmes versées par leur mère, et par le chagrin qu’ils devinaient sans pouvoir s’en expliquer la raison. Heureusement que leur père était en voyage à l’extérieur de Nouakchott. Celui-là, il l’aurait tout de suite percée à jour. Quelle honte ç’aurait été pour elle, un chagrin d’amour à son âge.

Mais les deux rides verticales, qui creusaient si profondément le front de Mohamed, entre les deux yeux, elle ne pouvait pas les effacer de sa mémoire. Elle ne le pouvait pas et ne le voulait pas. Au diable les convenances !! Elle allait lui écrire, pour au moins comprendre ce qu’il lui reprochait au juste. « Je me suis réveillée ce matin avec un cœur endormi. Tu l’as fortement secoué et définitivement réveillé. Je ne me rappelle pas avoir cherché á avilir qui que ce soit... »

Elle n’avait pas fini d’écrire qu’un autre message de Mohamed lui parvenait déjà. « J’ai beaucoup d’estime pour toi, mais ça ne peut plus continuer comme ça. C’est plus que je ne peux supporter. » Le goujat !! Il ose encore. Quel mufle !! « L’estime dont tu m’honores m’étonne alors que tu penses que j’ai fait des choses horribles, amère désillusion, tu ne trouves pas que le terme est un tantinet excessif ? J’ai compris, je ne t’importunerai plus inchallah. Je ne supprimerai pas tes messages, je ne sais pas si je réussirai à les relire un jour, mais j’aurais au moins gardé quelque chose de toi. Ne crois surtout pas que je suis du genre à m’accrocher, je voulais juste gagner quelques miettes de sérénité en découvrant l’abomination que j’ai commise pour te causer une désillusion aussi amère. Donc je n’ai plus qu’à m’incliner et à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Je n’étalerai pas mes sentiments devant toi, rassure-toi … » ................................................................................................................................

Elle avait à peine terminé d’écrire qu’un nouveau message de Mohamed lui parvenait : « Mais tu restes mon amie pour l’éternité, malgré ce qui précède… » Alem Alla mahi garre La source de ses larmes tarit comme par enchantement, remplacée par une rage silencieuse, aussi sèche et froide qu’un hiver mauritanien. D’un geste saccadé, elle referma l’écran de son ordinateur et se prépara à une longue nuit de colère et de tristesse. Elle pria machinalement l’acha, effectua tous les préparatifs pour dormir d’un air absent, un rictus douloureux au coin de sa belle bouche.

Le miroir lui renvoya l’image d’un visage pâle et tiré, aux traits creusés. Un regard hagard lui mangeait le haut du visage et une ride vint la narguer du haut de son sourcil gauche. Du côté du cœur, songea-t-elle, sans la moindre pointe d’humour.

Un sommeil lourd et sans rêves la cueillit dès que sa tête toucha l’oreiller. Dieu est Clément. Le lendemain, les premières choses auxquelles elle pensa évidemment furent les mains de laine et le regard de braise de Mohamed. Elle chassa le tout d’un geste vigoureux de la tête et s’immergea avec gratitude dans le lot des gestes quotidiens qui constituent la vie et qui par leur caractère familier la mirent tout de suite à l’aise.

La brosse à dents était à la même place où elle l’avait laissée la veille au soir avant de se coucher. La bouilloire chantait toujours aussi affectueusement sur le feu quand l’eau commençait à bouillir. Les coussins étaient à leur place habituelle et les enfants se chamaillaient comme chaque matin au réveil. En apparence, rien n’avait changé.

Elle poussa un profond soupir de soulagement, vite démenti par un pincement sourd au cœur. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que la bouilloire allait pleurer au lieu de chanter ? Ou que l’eau allait refuser de bouillir ? Si tout son être était chamboulé, le reste du monde, impavide, assistait à sa résurrection quotidienne. Une nouvelle journée, pleine d’espoir pour des millions de gens sur la planète, amorçait son déroulement, heureux pour certains et tragique pour d’autres. Le destin en marche, imprévisible et incontournable. Sara devait s’estimer heureuse d’être en vie, en bonne santé, ses enfants, ses parents, toute sa famille, tous ses amis et elle.

Elle fut contente ce jour-là d’avoir un travail aussi astreignant et aussi asservissant que les échéances bancaires. Au bout d’une semaine, elle se dit qu’elle pourrait toujours essayer de vivre sans Mohamed. Elle eut aussi le temps de se convaincre, en creusant la question de long en large, que leur relation, même virtuelle, - pas si virtuelle que ça puisqu’ils se parlaient au téléphone - n’était pas bonne, vue sous un angle religieux. Finalement, elle se dit que c’était une bonne chose qu’il ait rompu avec elle et qu’il ne pouvait en sortir que du bien pour tous les deux. Elle aurait peut-être été plus heureuse, arrivée à cette conclusion, si elle n’avait pas continué à souffrir de l’injustice des accusations sans fondement de Mohamed.

Si réellement, elle avait eu une relation avec un autre homme, elle aurait certainement moins souffert de sa décision, à un moment où elle pensait qu’eux deux c’était pour la vie. Enfin peu importe maintenant. Ce qui est fait est fait. Une autre relation sur Facebook, pourquoi pas, après tout. Cela l’aiderait à enterrer définitivement cette histoire, sans avoir autant mal. « Rien n’efface un homme mieux qu’un autre. » Mais voilà qu’elle se fourvoyait de nouveau ou en tout cas était sur le point de le faire. Surtout qu’elle essayait à l’instant de se féliciter de la tournure qu’avaient prise les événements entre eux et de la fin bénéfique que leur avait finalement réservé le destin.

Sara s’amusait avec certains de ses amis en privé, riait de leur esprit et les faisait rire à son tour, échangeait avec eux des vidéos, des poèmes et les esquivait quand ils commençaient à lui faire la cour. Mais elle n’avait jamais répondu à leurs avances ni accepté d’être pour eux plus qu’une amie. Et cependant elle aurait dû, elle s’en rendait compte maintenant. Elle avait d’ailleurs failli … Non, elle s’en tiendra à son nouveau sentiment de bien faire, en évitant désormais tous ceux qui recherchaient autre chose que son amitié.

Ce fut ce moment-là que choisit Mohamed pour se manifester à nouveau. Alors que la plaie de son cœur saignait encore et que Sara la soignait tant bien que mal au baume bienfaisant de la religion. Quand on a abandonné quelque chose pour Dieu, il n’est plus permis d’y revenir. « Je ne peux pas vivre sans toi, écrivit-il. J’ai besoin de ta présence, même virtuelle, d’entendre ta voix, de savoir que tu es toujours à moi. Je sais aussi que tu es innocente de tout ce dont je t’accuse. Je sais par ailleurs que ma jalousie est excessive et sans motif. C’est un défaut congénital que j’essaye de juguler, mais qui refuse de se laisser faire. Je n’ai que mon amour à présenter comme excuse. Mon immense amour que je ne peux ignorer et devant la force duquel je dépose les armes … à tes pieds … »

Et voilà ! Il allait tout démolir. Son repentir religieux, les remparts qu’elle avait élevés jour après jour, pierre après pierre, entre la vie et les rêves. Il allait la précipiter dans les bras du bonheur, des espoirs permis, des rêves réalisables. Mais, le cœur en miettes, elle tint bon. « Notre religion ne nous permet pas d’être plus que des amis, malgré la puissance de nos sentiments l’un pour l’autre ou de mon côté en tout cas. Ma respectabilité, c’est moi qui l’ai détruite, et personne d’autre, toi tu n’as rien fait de mal, absolument rien, tu es un homme merveilleux ...

Mon bonheur c’était auprès de toi, donc n’en parlons même plus. Ma volonté est de ne plus pécher, par peur de l’enfer, et j’espère que je réussirai à m’y tenir. Je veux revivre en paix avec ma conscience religieuse, écrivit-elle encore, qui a toujours été aiguë avant que je ne te rencontre, alors je te demande de ne pas me compliquer la tâche. Je veux aussi qu’on reste des amis, me couper de toi définitivement serait trop cruel. »

Le regard noyé de larmes, - celles-là, elles ne tariront donc jamais, mon Dieu ? – elle lut sa réponse, alors qu’un fer rouge lui fourrageait sans pitié le cœur : « Je te comprends parfaitement bien. Je respecte ton charisme, tes convictions et les nobles idéaux auxquels tu crois.

Je sais aussi que tu es une femme spirituelle que, sans doute, j’ai mis en mal par mes fantaisies, qui n’étaient que le témoignage désespéré, d’un amour réel, pour le moment impossible.... Je t’aimerai toujours… Le devenir de notre amour, de notre amitié sera ce que tu en décideras... Je me plie à ta volonté pour que tu vives en paix avec ta conscience... Ton bonheur fait le mien. Rappelle-toi que je t’aime profondément et que je te respecte plus que je t’aime. Je te le jure. » Ses sanglots redoublèrent. Oh non mon Dieu, ça ne va pas encore recommencer, pitié mon Dieu, faites que cette douleur s’apaise, que ces larmes cessent de couler, je n’en peux plus, je n’ai pas la force de recommencer un autre cycle de désespoir et de chagrin…

En tout cas, c’était bien fini cette fois-ci. Souffre un bon coup, mon cœur et fiche-moi la paix ensuite. Je ne peux pas t’empêcher d’avoir mal, mais je peux faire en sorte que ça ait une fin. Ce message avait paradoxalement remué le couteau dans la plaie.

Le lendemain soir, à bout de force et d’énergie, dhe dhark mahou sawi, n’ayant pas réussi à dormir plus de deux heures d’affilée et ayant passé la journée à travailler comme un automate ou un zombie, elle se connecta et écrivit : « Je ne sais plus ce qu’est devenue ma conscience, cette cruelle bonne femme, je crois qu’elle s’est noyée dans les flots de mes larmes, et bien fait pour elle, en tout cas, comme l’a dit Scarlett O’Hara, j’y repenserai plus tard, pas maintenant (à ce que ma conscience est devenue ou à ce qu’elle deviendra.)

J’ai atteint les sommets du ridicule, brrrrrr, comme ils sont enneigés et froids, mais n’aurais-je pas droit à la chaleur de tes bras. Bonne nuit, que nos rêves nous amènent au même endroit pour qu’au moins une fois, nous puissions nous toucher, nous caresser, boire jusqu’à la lie la coupe débordante de notre passion, nous fondre l’un dans l’autre et atteindre enfin ensemble ce septième ciel dont on entend dire tant de bien lol » Mais elle ne l’envoya pas et la mort dans l’âme en effaça jusqu’à la dernière trace.

A la place, elle lui envoya ce qui suit : « Je crois que la puritaine et la rationnelle ont définitivement pris le dessus chez moi, je ne conçois plus de continuer dans la voie où je me suis engagée avec toi, le jour où je serai libre je te ferai signe si tu es toujours intéressé, ce qui entre nous m’étonnerait fort, en attendant je vais ramasser les miettes de respectabilité que j’ai semées à tous les vents, en essayant de reconstituer ne serait-ce que le fantôme de la Sara que j’ai toujours connue et que je préfère de loin à celle qu’elle est devenue ou qu’elle était en train de devenir, pardonne moi et restons des amis et des frère et sœur… »

La semaine suivante, alors que la tempête de sable qui faisait rage depuis une semaine en parfait accord avec son âme en déroute connaissait une certaine accalmie, elle fut surprise et un peu inquiète d’être convoquée par son PDG. Belle prestance, les tempes grises, toujours tiré à quatre épingles, tirant des rafales à bout portant de Terre d’Hermès, il fascinait toutes les femmes de la banque et avait le premier rôle dans leurs fantasmes les plus inavouables.

Dès son entrée dans son bureau, il se mit en quatre pour elle. Il l’informa qu’il venait de divorcer et qu’il lui demandait de l’épouser. Sans réfléchir une seconde, elle accepta.

Mon Dieu, il allait la prendre pour une opportuniste, une arriviste, une ‘’coureuse de dot’’. Mais ce qu’il ignorait, c’est qu’elle aurait accepté la demande de n’importe qui. Pour plaire à Dieu et fuir les tentations et pourquoi pas réussir enfin à oublier le sourire merveilleux de Mohamed.

L’expression de Brahim, pleine de gratitude et d’humilité, la rassura quant à l’interprétation par son patron de son empressement à lui dire oui. Il lui avoua que ça faisait des années qu’il rêvait de ce jour, sans pouvoir se résoudre à répudier son épouse et mère de ses nombreux enfants. Mais comme il sera toujours là pour ses enfants et qu’elle ne manquera jamais de rien, à son âge, ce devait être l’essentiel. Il lui dit aussi qu’il voulait célébrer leur union le vendredi suivant. Ils étaient déjà lundi.

Il n’eut aucun geste déplacé vers elle et elle lui en fut reconnaissante. Aucun signe d’affection non plus, à part le regard d’adoration dont il la couvait et qui finit par l’embarrasser. Elle prit congé de lui rapidement, le rouge aux joues et termina sa journée de travail dans un semi-rêve.

Le plus urgent était d’avertir Ahmed. Son regard aussi triste que les signaux d’un navire en détresse lui fut un supplice. Après tout, si elle divorçait, ils pourraient enfin se remarier.

Mais, comment pouvait-elle avoir des pensées pareilles, à un moment pareil ! C’était monstrueux ! Mais allez empêcher vos pensées de vagabonder vers les lieux les plus insoupçonnés, les plus malséants.

Tout aux préparatifs du mariage, elle réussit à classer son amour pour Mohamed quelque part au large de son esprit, au bord des désirs refoulés, à la frontière de son cœur et de ses rêves.

La veille du mariage, alors qu’elle venait d’ôter le dernier sparadrap ornant ses pieds, couverts de motifs au henné, sa sœur Fatis entra, portant un plateau de crêpes fourrées au poulet, quelques fruits et un verre de lait. Après s’être sustentée, Sara se leva et étira avec plaisir ses bras endoloris. Elle fit ensuite quelques pas pour rétablir la circulation du sang dans ses membres ankylosés par une très longue et inconfortable position couchée.

Arrivée à la porte, elle sentit une présence plus qu’elle ne la vit. Intriguée, elle s’approcha de la silhouette et se perdit dans un regard de braise. Elle rêvait. Elle allait se réveiller. Tout n’était finalement qu’un rêve, dhak elhag, la demande en mariage de son PDG et maintenant Mohamed sur le pas de sa porte.

Mohamed s’était orienté grâce aux indications précises qu’elle lui avait écrites une fois et puis il connaissait très bien le quartier, qui n’avait guère changé depuis sa dernière visite.

Enfin muni de son nouveau passeport – il l’avait obtenu depuis quelques jours, mais comptait lui en faire la surprise – leur rupture n’avait fait que précipiter son voyage de retour, auquel il songeait depuis qu’on lui avait accordé cette satanée nationalité.

Sara s’excusa auprès de Brahim qui cacha sa déception derrière un sourire débonnaire et baissa rapidement les yeux pour qu’elle ne lise pas la peine, qui lui couvrit instantanément les épaules comme une chape de plomb. Sara n’eut pas besoin d’informer Ahmed qui avait déménagé à l’annonce de son mariage avec Brahim et qu’elle n’avait pas encore revu.

Mohamed et elle célébrèrent leur mariage le lendemain même de son arrivée, pendant que son henné était encore ‘’neuf’’. Ils reléguèrent l’affaire de l’épouse espagnole au second plan, en attendant de lui trouver une solution, trop heureux de se retrouver enfin pour permettre à quoi que ce soit au monde de gâcher ces instants tant attendus. ............................................................................

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