Le prince mendiant

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Le prince mendiant

Jadis, au fin fond de la Mauritanie, là où les dunes de l’Aoukar formaient un bracelet de sable aux couleurs changeantes, nichait un village, Fardouss. Non loin de ce village, dormait paisiblement un lac aussi bleu que l’horizon était doré. Les habitants de ce village menaient une vie calme et studieuse. Ils vivaient de cultures céréalières, à l’ombre de palmiers dattiers prodigues, et du lait de leurs belles et grasses chamelles blanches.

Le chef de ce village, Ethmane, était marié et père d’un garçon, Mahmoud, dont il était très fier. En effet, son fils était très beau, très fort et très intelligent pour son âge.

Hafsa, la mère de son fils, était un autre grand sujet de fierté pour Ethmane. C’était une belle femme, au cœur grand comme un océan. La bonté brillait dans ses yeux et se déversait dans les cœurs en une fine pluie de diamants. Elle était l’étoile de leur firmament, celle qui chassait les ténèbres et les tourments, loin du village et de ses habitants.

En plus d’une vaste instruction, elle avait hérité de son père, sage Toucouleur des contrées sud du pays, des dons de guérisseuse aux pouvoirs étonnants. Les bienfaits de Hafsa étaient connus à des lieues à la ronde et on venait de toutes parts lui demander conseils, remèdes et médicaments, qu’elle prodiguait à tour de bras, sans discontinuer et sans montrer de signes de lassitude.

Depuis que le chef l’avait épousée, plus aucun mendiant ne hantait les rues. Tous les orphelins étaient casés dans une famille respectable et le village respirait la propreté et la prospérité. Son esprit régnait sur eux, bienfaisant. Les malades, sous ses soins, se rétablissaient à une vitesse miraculeuse.

C’était une femme fée, comme aimaient à le dire les villageois, réunis sous l’arbre à palabres. Cet arbre immense, un baobab aux appendices monstrueux et à l’ombrage dense, ornait une cour au sol en terre battue pour la circonstance. Cette cour occupait une aire au centre du village. Ce baobab, ne poussant habituellement que dans le sud, était miraculeusement apparu dans cette cour, comme pour rappeler à Hafsa la végétation de son enfance.

Chaque après-midi, les villageois se retrouvaient là, entre hommes, commentant les misères des uns et cherchant comme tous les hommes de la terre, à régler les problèmes des autres. Ethmane présidait à ces rencontres, son fils sur ses genoux. Il mettait un point d’honneur à ne jamais lui faire manquer une seule de ces réunions. Le plus souvent, les sujets de discussion étaient futiles, Hafsa, par sa seule présence, ayant résolu les difficultés majeures.

Hélas, Hafsa mourut subitement d’un mal inconnu. Les villageois, superstitieux, crurent leur fin arrivée et jurèrent de porter son deuil le restant de leur vie. Ethmane et Mahmoud demeurèrent plusieurs jours de suite prostrés, assommés par le chagrin. Ils vécurent seuls quelque temps, inconsolables tous les deux de la perte de l’être qui leur était le plus cher au monde. Rien ne semblait pouvoir combler la place que sa disparition avait laissée vide.

La solitude cependant commença à devenir pesante pour Ethmane. Il ne vit qu’une solution à ce problème, c’est de se remarier.
La nouvelle épouse, Nafissa, était originaire d’un village lointain, situé au nord du pays. Aucune femme de Fardouss n’avait accepté de remplacer la défunte. Elles avaient peur, entre autres scrupules, que son esprit ne vienne se venger de l’usurpatrice, par-delà la mort. Et elles savaient qu’elles ne seraient pas à la hauteur, si les gens s’avisaient de les comparer à Hafsa.
Ce mariage mécontenta fort les villageois. Ils furent amèrement déçus par la rapidité avec laquelle leur maître oublia la sainte Hafsa.
Nafissa détesta d’emblée son beau-fils, Mahmoud. L’affection dont l’entourait son père lui rendait Mahmoud insupportable. Et la vénération que lui vouaient les villageois l’exaspérait profondément et attisait sa haine de femme laide, mesquine et méchante. Elle n’arrêta alors plus d’en dire du mal à son époux. Avec le temps, Ethmane commença à prêter l’oreille à ses calomnies.
Quand elle lui donna un fils à son tour, qu’elle appela Moussa, elle craignit non sans raison que Mahmoud, en tant que fils aîné du chef, n’héritât de la place qu’occupait son père à la tête du village. La jalousie alors ne lui laissa plus de répit. Surtout que son fils Moussa grandissait gros, mou et efféminé, alors que Mahmoud, avec l’âge, gagnait en beauté, en force et en intelligence. Il maniait les armes aussi bien qu’il montait à cheval et sa plume pondait indifféremment poèmes lyriques et analyses théologiques.
Ethmane, vieillissant, devenait de plus en plus un outil entre les mains vindicatives de sa femme. Ses lamentations et ses exhortations incessantes, avec lesquelles elle le réveillait parfois au milieu de la nuit, finirent par le rendre malade. Profitant de la faiblesse qui avait altéré le jugement de son mari et craignant de plus en plus pour l’héritage de Moussa, elle accusa Mahmoud de l’ignominie suprême, c’est-à-dire de poursuivre de ses assiduités l’épouse de son père.
Triste et épuisé, il se résigna à chasser le fils de Hafsa de son village natal, berceau de ses ancêtres et seul lieu qu’il connût sur terre. Il espéra qu’ainsi, sa femme satisfaite, il pourrait couler tranquillement le reste de temps que Dieu lui accordait encore, avant de le rappeler à lui.
Du jour où Mahmoud les quitta, les villageois n’adressèrent plus ni parole ni regard à Ethmane, montrant par là combien ils le désavouaient. L’absence de son fils et l’animosité affichée de ses sujets le firent cruellement souffrir, plus que ne l’aurait fait la plus grave des maladies et il se mit à décliner à vue d’œil. Sous les pressions continuelles de sa femme, il nomma Moussa à la tête du village. Ce que voyant, de nombreux villageois émigrèrent en signe de protestation.
Voyant l’état d’affaiblissement dans lequel se trouvait le village, devenu du jour au lendemain sans chef digne de ce nom, leurs voisins s’emparèrent du village et annexèrent les terres qui le jouxtaient, avec leurs verdoyantes oasis et leurs magnifiques troupeaux de chamelles. C’étaient des guerriers belliqueux et féroces, que seule la puissance physique d’Ethmane, épaulé qu’il était par la force spirituelle de sa défunte épouse, avait tenus à l’écart jusqu’à présent.
Nafissa et Ethmane devinrent les esclaves des guerriers et de leurs familles, car c’était en ce temps-là le sort réservé aux vaincus. Nafissa filait la laine pour ses nouveaux maîtres et son mari, trop faible pour faire autre chose, faisait manger les ânes et pansait leurs blessures avec des cataplasmes à base de bouse de chamelle, diluée avec de l’urine de brebis.
Quant à leur fils Moussa, suprême outrage pour un homme de bonne famille, il jouait du tam-tam et dansait quand les nouveaux chefs organisaient une fête. Ce dont ils se privaient rarement, les nuits étant très longues dans le désert. Moussa était le seul à apprécier la situation, trouvant là sa véritable vocation d’homme efféminé. Il était content de se trouver loin des problèmes insolubles des grands de ce monde et de la gestion de la vie incompréhensible de leurs sujets.
Ses maîtres ne l’en méprisaient que plus, ce qui, à leur grand étonnement, le laissait complètement indifférent. La nuit, sa mère n’en dormait pas de honte et de désespoir. Son père, quant à lui, indifférent à tout ce qui n’était pas son immense chagrin d’avoir perdu son fils et son village, vaquait à ses occupations sans prêter attention à ce qui l’entourait.
Pendant ce temps-là, Mahmoud avait trouvé asile chez un vieillard très sage, vivant dans une grotte. C’était un ascète qui s’était retiré du monde, il y avait très longtemps, fuyant la misère morale, la bêtise et la violence des êtres humains.
A force de vivre près de la nature vierge et pure et de côtoyer les bêtes sauvages, loin de toute civilisation entachée de corruption et d’hypocrisie, un sixième sens s’ajouta à son immense savoir. La divination et l’interprétation exacte des présages devinrent sa seconde science.
Le vieillard, connaissant le destin exceptionnel du jeune homme, comme s’il était inscrit sur son front, l’accueillit avec bonté et paracheva son instruction. Mahmoud continua à s’exercer au tir à l’arc, au maniement de l’épée et à viser juste avec son fusil.
Ali, c’était son nom, fit un rêve prémonitoire et lui conta par le menu ce qui était arrivé à son village et à sa malheureuse famille. Quand Mahmoud pleura sur le sort des siens, Ali sécha ses larmes avec son boubou qui avait la même odeur que les vieux livres.
Mahmoud décida alors de rentrer chez lui pour délivrer son père et son frère, mais Ali l’en dissuada fermement.
A toi tout seul, tu ne peux rien contre toute une armée. Je n’ai plus rien à t’apprendre. Va et prépare-toi. Ton chemin sera jalonné de trois pierres principales, l’humilité, l’amour et la gloire. Quand tu seras prêt et entouré d’hommes vaillants, reviens libérer ton père et ton village. Prends ce cheval blanc, au front orné d’une étoile rouge. Il te portera bonheur, foi d’Ali. Emporte avec toi la tassoufra qui se trouve au fond de la grotte.
Mahmoud pleura beaucoup, en quittant son vieil ami. A ce moment-là, personne n’était plus instruit que lui, personne ne tirait à l’arc et au fusil avec autant de précision, ni ne maniait l’épée aussi adroitement que lui. Habillé comme un prince et armé jusqu’aux dents, il éperonna son cheval blanc, harnaché d’or. La richesse d’Ali l’avait surpris, quand il avait extrait le harnais, brillant de mille feux, de l’intérieur de la tassoufra.
Le riche harnais faisait partie d’un trésor, jalousement gardé par son Maître. Un amas impressionnant de ces biens terrestres qu’Ali, qui n’attend plus rien de ce bas monde, méprisait si fort. Mais qu’il gardait en réserve, en attendant de l’offrir à quelqu’un qui le mériterait et qui saurait l’utiliser pour le bien de l’humanité. Quelqu’un comme Mahmoud.
Mahmoud voyagea sept jours dans la direction vers laquelle se couchait le soleil. Puis sept nuits vers le sud. Le quinzième jour, une ville toute blanche boucha l’horizon en face de lui. A sa droite, une grande forêt d’arbres stoppait la vue par là aussi. Il décida de s’y enfoncer.
Il remarqua au passage que les immenses branches entrelacées formaient au-dessus de la tête une voûte ombragée. Un tapis, constitué d’un fouillis inextricable de lianes et de fougères, amortissait les pas de son fougueux destrier. Certaines branches, alourdies de fruits inconnus, caressaient le sol de leurs feuilles rugueuses.
Bien à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes, il mit pied à terre et attendit la nuit. Quand l’obscurité recouvrit la forêt de ses voiles noirs, il put enfin s’aventurer dans la ville, en vue d’une reconnaissance des lieux.
A son retour, il s’enfonça plus profondément encore dans la forêt, par précaution. On ne se méfie jamais trop en milieu inconnu et tous les déboires par lesquels il était passé avaient aiguisé son sens du danger. Dans le tronc large d’un énorme flamboyant, il trouva une profonde crevasse, où il put cacher ses beaux vêtements, ses armes et le harnachement en or de son cheval, remis dans la tassoufra aux trésors.
Il attacha son cheval au pied du même flamboyant. A l’aide d’un tas de feuillages, il improvisa une couche pour dormir, non loin de la crevasse. Il remplit une guerba de l’eau puisée dans un ruisseau, découvert au cours de son avancée sous le couvert protecteur de la forêt. Il entreposa aussi dans la crevasse un tas de nourriture, glanée çà et là, et constituée de la végétation la plus variée qu’il ait jamais vue, tout en espérant que cette nourriture fût comestible.
Juste avant que le soleil n’émergeât de son long sommeil, Mahmoud émergea du sien. Il s’habilla des vielles hardes fournies par son maître. Ali avait deviné, comme par magie, ou grâce à ses dons de voyance, tout ce dont Mahmoud allait avoir besoin. Il lui avait fourré dans une besace en cuir plusieurs objets dont il commençait tout juste à entrevoir l’utilité.
Ensuite, Mahmoud se barbouilla le visage et le corps avec de la boue mélangée à de la poussière rouge. Pour finir, il plaqua sur ses cheveux les excréments d’oiseaux qui jonchaient le sol par endroits. Comme cela, il ne risquait pas d’attirer l’attention sur lui et personne ne devinera qui il était réellement.
Prenant son courage à deux mains, il entra en ville d’un pas résolu. Il prit la décision de chercher du travail, en attendant de prendre une décision, et de laisser le temps faire le reste. Halima, une bonne et généreuse femme d’un certain âge, apitoyée sans doute par sa triste apparence, l’embaucha comme berger. Elle se doutait bien qu’il ne trouverait pas de travail ailleurs que chez elle, tellement son aspect était rebutant. Elle lui céda même une bicoque où habiter.
Bientôt tout le monde le connut en ville et on l’affubla du sobriquet « le berger mendiant », à cause de son accoutrement misérable et du métier qu’il pratiquait.
Les enfants, toujours inconsciemment méchants, venaient quelquefois lui jeter des pierres et l’abreuver de quolibets moqueurs. Il attisa au début la curiosité des citadins, puis tout le monde finit par s’habituer à son apparence rébarbative.
La princesse Mina, la fille unique du roi, s’ennuyait beaucoup dans le palais de son père, car la ville manquait notoirement de distractions. Toute nouveauté était une attraction pour les désœuvrés et les badauds. Elle vint donc l’observer et satisfaire sa curiosité, accompagnée de ses amies. Piaillant comme des moineaux et gloussant de joie, elles l’entourèrent pendant un moment.
Mina resta silencieuse et eut aussitôt pitié de son aspect repoussant. Elle gronda ses amies et les pria de s’en aller et de laisser le pauvre berger tranquille.
N’en rajoutez pas ! C’est déjà assez triste comme ça pour lui, ordonna-t-elle.
Bouleversé par sa beauté fascinante, Mahmoud en fut tout de suite amoureux. « Elle n’était toujours pas mariée, lui apprit son employeuse, attristée par la passion sans espoir bien sûr qu’elle voyait briller dans ses yeux. Elle repoussait tous les prétendants à sa main. Exigeante, elle ne voulait troquer sa liberté que contre l’union avec un homme très beau, très fort et très intelligent, qualités qu’elle trouva séparément mais jamais ensemble chez le même homme. »
Un jour, une armée de bandits leur tomba dessus. Pendant que la ville se défendait tant bien que mal et que beaucoup décidaient de fuir les massacres et les pillages, Mahmoud regagna sa cachette au fond de la forêt. En le voyant s’éclipser, la vieille Halima dodelina de la tête, compréhensive. Que pouvait-il faire d’autre, le pauvre ?
Mahmoud se lava dans le ruisseau, s’habilla de ses beaux habits, s’arma de son arc et de son épée. Ensuite il harnacha son cheval blanc et le lança au galop, le poussant à une vitesse vertigineuse. Les sabots du cheval, bien reposé et bien nourri, touchaient à peine le sol.
Les femmes assistaient à la bataille de loin, groupées sur une éminence, et tremblaient de tout leur corps. Elles étaient prêtes à s’enfuir le plus loin possible, au cas où leurs hommes seraient vaincus, car alors elles seraient emmenées par les pillards et réduites en esclavage. Elles eurent la surprise de voir surgir un cavalier merveilleusement beau, comme tombé du ciel.
Comme dans un rêve, et avec de larges moulinets de son énorme épée étincelante, il pourfendait les brigands à sa gauche et à sa droite. Il tua la plupart des gredins et mit en fuite les survivants, affolés par ce justicier venu de nulle part et dont la force semblait invincible.
Mina se trouvait parmi les femmes spectatrices, juchées sur le monticule herbeux qui dominait la vallée où se déroulaient les combats. A la vue de Mahmoud, et bouillonnant de rage impuissante, elle descendit audacieusement vers le gowd, pour suivre de plus près les péripéties de la bataille.
L’un des fuyards assena à Mahmoud un coup d’épée à la jambe, alors qu’il regardait dans la direction opposée, se demandant si c’était bien la princesse Mina, qui s’avançait dans sa direction. Comme une folle, elle se précipita à son secours. Et devant ses compagnes médusées, elle arracha un morceau de son voile rouge et en pansa elle-même la jambe de Mahmoud.
Plein de gratitude, Mahmoud renforça les liens qui retenaient le pansement et ils échangèrent un regard plein d’amour et d’admiration. Puis, avant qu’elle eût le temps de dire ouf, il disparut, éclair blanc, fulgurant, surgi de nulle part et reparti pour nulle part. A tel point, que tous ceux qui assistèrent à son départ se demandèrent longtemps s’ils ne venaient pas d’être victimes d’hallucinations, enfiévrés qu’ils étaient par la fatigue et la chaleur de cette journée tragique.
Le calme et la sérénité revinrent en ville. Les citadins purent enfin vaquer à leurs occupations habituelles. Mina aimait se promener de temps en temps toute seule. Elle ressentait toujours le besoin de prendre l’air, après une longue journée passée à s’ennuyer dans le palais de son père.
Ce soir-là, particulièrement, elle avait besoin de tromper son ennui et de ne plus penser à son amour, disparu aussi vite qu’il était apparu. Personne ne l’avait jamais revu et personne ne savait ce qu’il était devenu. Ses amies lui affirmèrent que le beau cavalier blanc, monté sur son destrier blanc, n’était qu’un mirage. Pourtant, leur victoire et la déroute de leurs ennemis étaient bien réelles, ainsi que son voile rouge déchiré et l’amour enfoui au fond de son cœur.
Il faisait nuit noire, quand ses pas la menèrent près d’un enclos, où elle reconnut le « berger mendiant », entouré de moutons qui bêlaient tous ensemble, en un concert de cris discordants et rauques. Il s’arrêtait un moment à côté de chaque brebis et se penchait vers ce qui sembla à Mina être leurs pis.
Intriguée, elle s’approcha silencieusement. Elle se demanda, le cœur serré de pitié, s’il n’était pas en train de traire en cachette les brebis qu’on lui confiait, et de boire leur lait, comme un vulgaire voleur. Ou alors, était-il si dépravé qu’il les tétait directement. Pleine de honte et de confusion pour lui, elle voulut tout d’abord s’éclipser, avant qu’il ne s’aperçût de sa présence.
Mais, mue par un pressentiment, elle fit quelques pas dans sa direction. Quand elle fut assez proche pour voir sans être remarquée, elle se pencha en avant, pour être sûre que ses yeux ne l’avaient pas trompée. A la lueur d’un feu tremblotant, elle assista à l’inimaginable. Ce fut comme si la foudre était tombée à ses pieds.
Comme chaque soir depuis qu’il avait été blessé, Mahmoud attrapait une brebis par la patte arrière, ce qui faisait automatiquement uriner la bête. Il recueillait le liquide au creux de sa main et en aspergeait sa blessure, pour la désinfecter et la faire cicatriser rapidement, à l’aide de ce remède efficace et naturel.
Quand il eut fini, il enveloppa sa jambe malade avec le tissu que Mina lui avait donné le jour mémorable de la bataille. Mina cligna vigoureusement des yeux et se pinça férocement, pour être sûre qu’elle ne rêvait pas.
Elle s’imprégna profondément du spectacle, jusqu’à ne plus avoir de doute sur la véritable identité du « berger mendiant ». Alors elle recula lentement, sans bruit, et retourna chez elle, en proie à une profonde exaltation. Les ailes d’une joie sans précédent la portèrent jusque chez elle, où recrue de fatigue et d’émotions, elle s’endormit du sommeil des bienheureux.
Le lendemain, le crieur du roi hurla à qui voulait l’entendre que les hommes célibataires qui souhaitaient épouser Mina étaient conviés à se rassembler dans la cour du palais royal, le lendemain matin de bonne heure. La princesse Mina, unique héritière de son père, allait enfin choisir un époux.
Tous les hommes célibataires de la ville répondirent à l’appel. Quand le moment arriva, chacun attendit plein d’espoir et d’appréhension que la princesse le choisît comme mari. Mina, juchée sur une estrade, décorée des plus belles branches des plus beaux arbres de la forêt, observa longuement les hommes anxieux massés à ses pieds.
Il manque un homme, remarqua-t-elle. Je ne vois pas le berger mendiant.
C’est justement parce qu’il est berger et mendiant, s’étonna le crieur qui se trouvait parmi la foule des courtisans qui entouraient servilement la princesse, qu’il n’est pas digne de figurer au nombre de tes prétendants. C’est pourquoi je n’ai pas jugé nécessaire de lui transmettre le message princier.
C’est à nous d’en juger, rétorqua-t-elle. Je n’ai pas dit de faire d’exception et c’est un homme, et célibataire à notre connaissance.
Là, elle tiqua légèrement. Et si elle se trompait sur son compte, se dit-elle, le cœur tordu d’inquiétude. S’il était déjà marié ! Quelle horreur ce serait pour elle, alors qu’elle avait fait montre d’une arrogance et d’une assurance qui n’étaient guère dans ses habitudes. Heureusement, personne ne remarqua son trouble et son hésitation.
A la consternation générale, on amena Mahmoud, claudiquant, plus sale et plus misérable que jamais. Des murmures dégoûtés et réprobateurs s’élevèrent sur son passage. Puis on l’oublia dédaigneusement et les hommes se tournèrent de nouveau vers Mina. Un à un, ils reculèrent, honteux et déçus, en voyant la princesse secouer la tête de gauche à droite et de droite à gauche, en signe de refus.
Le dernier, Mahmoud s’avança avec réticence, redoutant le verdict de Mina. Il fut assailli par les sarcasmes des hommes comme par la piqure d’insectes empoisonnés. Ils ricanaient avec agressivité sur son passage : « Espèce d’imbécile. Sale, pauvre et vilain. Si tu crois que tu vas réussir, là où nous avons échoué … » D’autres murmuraient : « Rien que de te présenter avec nous est déjà un affront suffisant. »
Mahmoud se plia docilement à l’examen minutieux dont il était curieusement l’objet de la part de Mina. De toute façon, il n’y avait pas d’échappatoire possible. Il se prépara donc à un refus plus véhément que les précédents et fut surpris de la voir palper sa jambe et observer de près le tissu du pansement dont elle était recouverte.
La princesse appela son père, et désignant du doigt un Mahmoud abasourdi et n’en croyant pas ses oreilles, déclara devant l’assemblée médusée et le peuple pétrifié de surprise : « Père, c’est le preux chevalier blanc qui a si vaillamment défendu notre cité contre ses agresseurs. Regarde la blessure qu’il a à la jambe et le morceau de voile qui la recouvre. C’est le voile rouge que tu m’as offert à l’occasion de la fête du sacrifice et que j’ai déchiré ce jour-là, pour lui en faire un pansement. C’est lui que j’épouserai et personne d’autre. »
A la question implicite que l’aveu contenait, Mahmoud répondit avec l’accent du bonheur le plus profond : « Rien au monde ne me rendrait plus heureux et plus fier que de t’épouser. » Trop content de voir sa fille unique accepter enfin de se marier et choisir un époux aussi prestigieux homme d’armes, le roi donna son accord sur le champ. Mahmoud leur demanda la permission de s’absenter un moment.
A son retour, lavé, peigné, richement habillé et monté sur son superbe cheval blanc, harnaché d’or et d’argent, Mahmoud était redevenu le splendide jeune homme qu’il était avant son déguisement et qui avait fait fuir l’ennemi si rapidement. Le roi fut heureux de trouver en cet héritier tombé du ciel quelqu’un sur lequel se reposer de ses longues et épuisantes années de règne. Il le nomma immédiatement à la tête de son royaume et de son armée.
On célébra leur mariage avec toute la pompe et le faste dus à leur rang. Mahmoud lui donna en dot dix mille pièces d’or, retirées du sac aux richesses inépuisables, offert par son cher Maître Ali. Les festivités durèrent sept jours et sept nuits.
Cependant, malgré un bonheur qui se renouvelait chaque jour, Mahmoud ne cessa jamais de penser à son père et à sa belle-mère, réduits au loin à la servitude. Il ne voulait pas non plus quitter trop tôt son épouse qui venait de donner le jour à un fils qu’il appela Ethmane, en souvenir de son père. Quand son beau et vigoureux fils eut un an, Mahmoud, avec la bénédiction de son épouse et de son beau-père, partit enfin libérer le village de son père du joug de leurs méchants voisins.
Arrivé à destination, une journée lui suffit pour rendre à sa famille et aux gens de son village leur liberté et leurs terres. Il fut accueilli avec un enthousiasme sans limite et chacun insista pour le serrer dans ses bras, sanglotant tous de joie et de soulagement.
Au souvenir des circonstances du départ de Mahmoud et de la responsabilité qui était la sienne dans cet exil involontaire, sa belle-mère honteuse et torturée par les regrets, resta ostensiblement à l’écart, montrant par là qu’elle ne méritait pas de prendre part aux réjouissances.
Devant ses gens, retenant leur souffle et s’attendant au pire en matière de représailles à l’encontre de la femme de son père, Mahmoud, magnanime et généreux, pardonna à Nafissa et serra affectueusement dans ses bras la femme de son père. Elle versa un torrent de larmes de reconnaissance.
Le pardon est une grande qualité d’âme et ne fait que montrer aux fautifs le côté vain et mesquin de leurs erreurs à l’égard de leurs frères. Pour lui prouver qu’il ne lui en voulait plus, il laissa à Nafissa et à son fils le village et les terres qui le jouxtaient et la moitié de son armée pour les défendre en cas de besoin.
Mahmoud retourna dans son nouveau royaume. Il emmena son vieux père avec lui, qui sous le coup des émotions très fortes et très fertiles, n’arrêtait pas de pleurer lui aussi. Ethmane était très fier de ce roi puissant et juste qu’était devenu son fils loin de lui. Il versa d’autres larmes au souvenir de sa chère Hafsa qui aurait été si heureuse de voir le bonheur et la gloire de son fils bien-aimé.
Comme tous les bons fils, Mahmoud ne tint pas rigueur à son père de l’avoir chassé pour satisfaire les désirs de sa nouvelle femme et continua de l’aimer comme avant. Ethmane retrouva la santé et vécut très heureux près de son fils enfin retrouvé et entouré par un tas de beaux petits-enfants.