Fatma

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Fatma

Le ciel se couvrait rapidement de gros nuages violets. Prémices inquiétants au cœur de Fatma car ils annonçaient la chaleur, la moiteur, la lourdeur, bref l’asphyxie doucereuse de Nouakchott après la pluie. Ce soir, Mohamed aurait sa crise d’asthme et ne pourrait pas venir ou choisirait d’aller chez son ex-femme, chez laquelle il pouvait entrer et sortir à sa guise. Manger, boire le thé et se mettre à l’aise. Une partie de jambes en l’air ne dérangerait même pas l’atmosphère de la maison, pensa méchamment Fatma.

Cette femme habitait seule et était d’origine malienne. Mohamed se défendait d’être encore amoureux d’elle, mais Fatma savait, comme seule une femme devinait ce genre de choses, qu’il mentait. Consciemment ou pas. Mais il mentait.

Que ne donnerait-elle pas pour avoir une peau plus ambrée, des cheveux plus bouclés ! Comme elle regrettait d’être allée à l’école, d’avoir eu son doctorat, d’être si blanche, d’avoir des cheveux si lisses.

Pourquoi avait-il divorcé pour qu’elle le rencontre, elle justement, et pour qu’elle en tombe aussi éperdument amoureuse, s’il était toujours fourré chez cette femme ? (elle n’arrivait pas à prononcer le nom abhorré) Elle ne s’était jamais intéressée à autre chose qu’à ses études puis à son travail de médecin à l’hôpital. Et voilà qu’elle remplissait ses ordonnances de tebri’at pour cet ingénieur en agronomie. Ce cultivateur. Ce paysan.

Il dit qu’il est un homme stable et qu’il a divorcé de cette femme, cette Hawa (elle fermait les yeux et serrait les dents pour ne serait-ce qu’évoquer le nom de cette femme), parce qu’elle ne pouvait plus lui donner d’enfants. Elle avait subi une hystérectomie, lors de son premier mariage, après une grossesse compliquée, sa douzième grossesse et à son âge ! Enfin, c’est ce qu’a raconté Fatou, l’infirmière qui travaillait dans le même service qu’elle.

Fatou l’avait vue un jour en compagnie de Mohamed et en avait tout de suite déduit qu’une relation sentimentale les unissait. Elle ne se trompait pas en cela d’ailleurs. Alors elle s’empressa de lui rapporter son mariage avec Hawa, leur divorce et lui décrivit sa rivale avec des adjectifs si précis que Fatma avait l’impression de la connaître. Hawa avait été belle dans un autre monde et était d’une disponibilité sans précédent avec toute personne qui porte un boubou.

Fatou prit aussi l’habitude de lui parler, d’une façon détournée, de Hawa et de Mohamed, pour raconter tout et n’importe quoi. Elle prit un air anodin pour lui annoncer un jour qu’en fait, Mohamed était toujours chez Hawa et ne la quittait parfois que le matin. Docteur, ce n’est pas par méchanceté, mais c’est mieux que tu sois au courant. Tu le comprends n’est-ce pas ? Bien sûr, Fatou. Merci.

Elle ne bronchait jamais devant ces confidences. Elle était la supérieure de Fatou et devait conserver sa dignité en sa présence. Fatma ne croyait pas à la bonne foi de Fatou et cette dernière poussa d’ailleurs son avantage et le bouchon encore plus loin, devant cette statue de glace qu’elle devinait bouillonnante à l’intérieur, et lui raconta par le détail, un soir de garde particulièrement éprouvant, les petites fourberies, grâce auxquelles Hawa s’était attaché Mohamed.

Elle dressa l’oreille et l’écouta jusqu’au bout, n’osant pas la rabrouer, de peur de s’en faire une ennemie. Elle pourrait toujours utiliser ses services un jour, qui sait ? Une haine sourde battit à ses tempes et lui souleva le cœur. Qu’est-ce qu’elle disait déjà : « Elle a demandé à un ami à elle, Ely, de l’aider à rendre Mohamed jaloux. »

Leurs manigances marchèrent si bien que Mohamed ne quittait plus que rarement cette femme devenue soudain si belle et si désirable, et que les hommes allaient lui arracher. » Qu’est-ce qu’elle disait encore ? Fatma torturait son esprit enfiévré, essayait de recoller des bribes de conversations entendues, pour leur donner un sens uniforme. Fatou claquait la langue et affirmait avec admiration : « C’est une dévoreuse d’homme, Hawa », en jetant un coup d’œil oblique vers sa patronne.

Fatma se donnait de grands airs mais n’arrivait pas à cacher sa douleur, sa jalousie et son désarroi derrière ses joues trop rouges, ses yeux trop brillants et ses mains qui tremblaient et qu’elle essayait en vain de voiler. « Ce genre de femmes, continuait Fatou, n’en veut qu’à leur argent et les hommes sont trop heureux de le leur donner, ces grosses bêtes concupiscentes. » « Dégoûtant, se dit Fatma, écœurée. »

Ils leur mangent dans la main, se tortillent à leurs pieds et perdent toute retenue et toute dignité. Repoussant, concluait Fatou avec répugnance. » « C’est vrai, se dit méchamment Fatma, qu’avec ses soixante ans passés, sa poitrine tombante et son ventre proéminent, c’est la seule idée que Fatou pouvait encore se faire des hommes. L’autre était sûrement du même âge et du même acabit et elle ne devrait vraiment pas craindre une femme pareille. Mais s’il s’arrangeait toujours pour reculer la khetba, qu’il ne sortait jamais pour ainsi dire de chez l’autre, il y avait prescription. »

Fatma était bien obligée de l’admettre. Il y avait anguille sous roche et la seule pensée qu’il pouvait y en avoir lui donnait des sueurs froides dans le dos, des spasmes dans les viscères et la sensation que son crâne allait exploser. Il la rendra folle un jour par son attitude glauque. Et indécise. Elle détestait les personnes indécises. « Nos hommes à nous sont d’une autre trempe et ne s’en laissent pas conter par la première venue. Vous les Mauresques, vous avez aussi vos lahlahates, mais elles n’arriveront jamais à la cheville des nôtres. » Fatou ignorait que pour Fatma Berbères et Arabes s’accommodaient à la même sauce et que ces subtilités raciales lui échappaient carrément et ne l’intéressaient pas outre mesure.

Fatma réfléchissait encore à la fin de la conversation. Les mots s’entrechoquaient douloureusement dans son esprit enfiévré, perdaient leur sens, retrouvaient un sens différent et une espèce d’euphorie la transportait jusqu’aux cimes de son cœur. Puis elle retombait aussi brutalement qu’elle s’était déclarée.

Comme elle se sentait ridicule avec ses airs de sainte-nitouche, sa loyauté et sa droiture à toute épreuve. Sa sincérité bouleversante. Mais qui se préoccupait aujourd’hui de telles faiblesses, car aujourd’hui ce sont bel et bien des faiblesses, auxquelles il faut remédier et changer radicalement pour se mettre au parfum du jour. Pour être à la mode.

Le débit mesuré de ses conversations (qu’on lui a inculqué avec ses premières sourates), son rire doux et feutré d’une femme comme il faut dans une société comme il faut - mon œil - et voilà qu’elle devenait vulgaire. Quelles autres transformations l’amour de Mohamed allait-il encore opérer en elle.

Sa passion dévorante pour lui et si bien muselée. Enfin, elle ne pouvait pas quand même pas lui sauter au cou et avant le mariage. Elle n’allait pas non plus s’abaisser à lui demander de l’argent comme l’autre pour se l’attacher(sur les conseils de Fatou, l’expérimentée en matière d’hommes). C’est ridicule et pas convaincant pour un sou, dût-elle le perdre à cause de ça. Oh mon Dieu, ne permettez jamais qu’une chose pareille arrive, elle en mourrait.

Si elle se mettait aussi à prendre des allures libérées, un maintien provocateur, à mettre en avant les attraits que la nature lui a généreusement accordés et à tenir des propos incendiaires, rêva-t-elle, Mohamed la prendrait pour une folle et se détournerait d’elle immédiatement, à Dieu ne plaise. Que faire ?

Lui qui appréciait sa jeunesse, sa décence, sa pureté, sa modestie et le milieu dont elle était issue. Le menteur, le sale hypocrite ! Si elle devait se transformer en Hawa pour plaire à Mohamed, elle préférait déposer les armes tout de suite. Idée qui lui transperça le cœur de mille poignards affûtés et empoisonnés. Quel calvaire, mon Dieu, se dit-elle, quel crève-cœur !

Mais la première chose à faire, restait de changer cette infirmière de service, pour ne plus écouter ses commentaires vénéneux. Ce soir, malgré la pluie qui menace, malgré la tristesse qu’on voit sourdre entre les plus petits grains de sable, malgré l’amertume qu’on regarde caresser les nervures des feuilles et enlacer le soleil en une étreinte sombre et désespérée, Mohamed choisira entre elle et Hawa. Elle mettra le holà à ce crève-cœur, à cette situation dégradante et burlesque, à ce vaudeville indigne d’une femme de son statut.

Fatma enleva prestement sa blouse, se désinfecta les mains, fit un dernier sourire à ses malades, donna l’accolade à Fatou et sortit retrouver Mohamed, avant qu’il change d’avis et aille retrouver la sorcière. Dehors le temps ne s’était guère arrangé et de grosses gouttes de pluie commençaient à faire de tout l’horizon environnant leur territoire. Fatma ‘’enfourcha’’ sa petite R5 rouge et fonça sous la pluie, qui devenait plus enragée à chaque mètre parcouru par la petite Renault.

A peine arrivée à la maison, on l’informa par téléphone qu’une urgence l’attendait et que tous les autres médecins étaient introuvables. En pestant, elle reprit le chemin de l’hôpital. Fatou, surexcitée, l’accueillit sur le pas des urgences et lui conta que Mohamed venait de refaire le akd avec Hawa et qu’ils bouclaient leurs affaires pour passer quelques jours à Dakar, en lune de miel.

Fatma lui jeta un regard vide et indifférent et courut remettre sa blouse. Fatou se félicita que sa patronne n’ait pas pris la nouvelle si mal finalement et s’empressa de préparer le matériel pour apporter les premiers soins au brûlé grave qui venait d’arriver. Ne voyant pas sa patronne revenir, un sombre pressentiment lui serra le cœur. Pleine d’appréhension, elle s’approcha du bureau de Fatma et risqua un coup d’œil inquiet à l’intérieur, ce qu’elle regretta amèrement. Glacée d’effroi, elle fixa la scène, sans en croire ses yeux.

Fatma avait dressé un petit bûcher avec des morceaux de papier (tous les dossiers de ses malades), y avait mis le feu et dansait tout autour, en riant d’une façon démente, alors que son visage n’était plus qu’une nappe d’eau. Viens, Fatou, c’est tellement amusant de mettre le feu aux dossiers des malades. Que va dire le directeur de l’hôpital !! Oh !! C’est tellement drôle si tu savais, viens, viens … HA HA HA HA, OUIN OUIN OUIN OUIN…