Nouakchott 2020

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Nouakchott 2020

L’autre jour, je remonte un semblant de rue, au fin fond de Tevragh-Zeina, bordée par les derniers ‘’temples’’ criards de la zone. Ma voiture, une bonne vieille antiquité de Mercedes, disparaît à moitié dans un fleuve de sable blond, que dis-je, dans un océan d’or liquide. Je descends de voiture. Horrifiée, je me sens happée jusqu’aux genoux par, ce que je prends tout d’abord pour un banc de sables mouvants. Je regarde à droite, à gauche, personne pour venir à mon secours.

Seuls de gros monstres rugissants scandent les demi-heures de Tevragh-Zeina qui sont nettement plus longues et plus élastiques que les autres demi-heures. Avec un regard méprisant, ils me dépassent tels des éclairs. Ah, les miracles de la technologie. Des engins aussi encombrants que coûteux, que je n’ai ni le désir, ni le pouvoir de m’acheter. Le seul sauveteur qui se présente à moi est un vieil âne pelé, avec une oreille coupée et deux molaires en moins.

Comment je le sais ? Je ne sais pas, mais j’ai tout de suite compris qu’il avait deux molaires de moins que les autres ânes. Il me regarde avec tendresse, en hochant la tête pour me prouver qu’il compatit au sort désespéré qui est le mien.
- Malheureusement, me dit-il, ma constitution morphologique ne me permet pas de t’aider, mes ‘’mains’’ ne me servant que comme ‘’pieds’’. Je suis ici, pour prendre mon petit-déjeuner, ajoute-t-il. Il s’écarte de moi et renifle dans la direction d’un énorme dépôt d’ordures, dont la forme architecturale m’a fait penser à mon arrivée que les gens du quartier se sont recyclés dans la construction des pyramides, pour léguer leurs ordures à la postérité d’une manière esthétique. Mon âne se détourne rapidement, une expression de profond dégoût peinte sur la gueule :
- On ne trouve même plus à manger correctement. Des conserves espagnoles ! A-t-on idée ?!! Pouah ! Je ne mange que les conserves françaises moi.

Et d’une démarche hautaine, le museau haut dans le vent, l’encolure frissonnante de dédain, il me laisse seule avec ma pyramide inachevée, ma pauvre voiture et mes sables mouvants.

Un grelot joyeux me tire de mes tristes pensées. Une charrette peinte de couleurs vives avance allègrement dans ma direction. Elle est tirée par un bel âne, vigoureux, à la robe brillante, un collier de grelots chatoyants et tintinnabulants au cou. La bête m’accorde un sourire éblouissant, avec deux molaires de plus que les autres ânes, et ça, ne me demandez pas comment je l’ai su. De ses yeux superbes, il n’arrêtait pas de faire des clins d’œil énamourés à l’adresse de tous les êtres vivants qui passaient à sa proximité. Un petit divan surmonte la charrette, couvert d’une splendide fourrure de tigre du Bengale, made in Taïwan.

Sur cet édifice incongru, trône monsieur le Maire en personne. Et voilà pourquoi l’âne a deux molaires de plus, c’est l’âne de M. Le Maire.
- Ma chère, faites comme moi. Je n’ai pas trouvé mieux pour circuler tranquillement à Nouakchott et admirer sans hâte le chef-d’œuvre que sont nos pyramides d’ordures !

Déterminée, j’abandonne ma voiture aux sables voraces et j’achète un billet pour la Nouvelle Mauritanie, territoire voisin réputé pour ses dunes en goudron et pour ses citoyens qui se nourrissent par piqûres intraveineuses de peur d’accumuler des ordures. En tout cas, c’est ce qu’on me certifia au bureau d’immigration le plus proche.