Lecture de mon roman par Abdallahi Ould Bah Nagi Ould Kebd

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Lecture de mon roman par Abdallahi Ould Bah Nagi Ould Kebd

Dès son titre ( ’’La couleur du vent’’) , l’auteur investi le registre poétique , romantique , mystérieux , mystique même...

Le vent a-t-il une couleur ? Plusieurs ? Est-il une aubaine ou une malédiction ? Les deux simultanément , alternativement ? Quid du vent frais , de la brise légère et aussi du vent chaud , de l’harmattan si caractéristique de nos belles contrées : d’ailleurs , le personnage central du roman dit préférer ce vent brulant à tous les autres…

Le vent ? N’est-ce pas l’insaisissable par excellence , l’éphémère , l’immatériel ... Le mouvement et le voyage aussi .

Titre intrigant , attirant : une belle invite à la lecture ...

Le roman commence par le sens du paradoxe : ’’l’année exhalait ses derniers soupirs ’’. Le début est donc par la fin .

Le décor se met lentement en place : un monde maure en pleine mutation .

Une chronique de la vie maure à travers l’histoire d’une famille de la moyenne aristocratie ( on dirait classe moyenne aussi ) , si représentative comme échantillon de la Nation .

Sur la forme

Une belle écriture : simple , phrases plutôt courtes , style tout de finesse , explicite , tournures descriptives heureuses , choix des mots typique d’une bonne maitrise de la langue ...

Certaines perles méritent d’être citées : ‘’Le mois de mai est un mois chaud , sec et poussiéreux , venteux même . Le mois où l’harmattan s’en donne à cœur joie . Où , lesté de ses cliques et de ses claques , il marque son territoire et s’installe pour de bon , secondé dans sa tache ingrate par un soleil vigoureux , déterminé à réaliser au moins la température de la fusion des métaux sur la terre , pour ne pas décevoir son irascible acolyte’’) P53 .

‘’Moi , je suis irrécupérable , et toi , tu es irréprochable’’ P76 .

‘’La ville sentait , ce jour-là , le soleil mêlé aux entrailles surchauffées de la terre . De temps à autre , une odeur d’entrejambe de mouton venait épicer ce plat brulant . Toutes ces senteurs semblaient filtrées par les petites feuilles dentelées des Prosopis , le plus vert des arbres que le climat du pays ne s’est pas aliénés , malgré sa rudesse et son hostilité .’’ P138 .

‘’Comme certains jours d’hivernage , quand l’orage hésite sur la façon de se déclarer .’’P227 .

‘’La plage de Nouakchott est très vaste , très belle et très peu fréquentée , sauf les week-ends. Des étendues de sable blanc , constellées de coquillages multicolores , de squelettes de seiches , d’algues égarées et de crabes farouches , bordaient amoureusement des eaux où toutes les nuances du bleu et du vert se mêlaient triomphalement . Cet heureux mariage enfantait une écume éblouissante , hurlante , riante et pleurante à la fois . Le ciel , complaisant , protégeait de ses voiles bleus , frangés de blanc , les ébats amoureux de l’onde et du sable et fermait pudiquement les yeux devant tant de luxure .’’P277 .

‘’A l’ouest , l’horizon était un fleuve de sang aux affluents pourpre et or . Des écharpes de brume grise , poussées par un vent d’ouest couleur du temps , voguaient sur cet ensemble phosphorescent , avant de s’effilocher , happés par le néant , naufragées de la grande et quotidienne aventure vespérale qui accompagnait jusqu’à la fin un jour qui ne voulait point mourir solitaire . Rapidement , l’anthracite le plus franc succéda au magenta le plus primaire et la nuit tomba brusquement .’’ P333 .

Dans cette catégorie , se classent aussi la poésie merveilleuse de Tala et la lettre émouvante de Qaiss emprisonné …

Une savoureuse lenteur dans la narration si typique de la tradition orale d’une certaine région . La trame du récit se met en place sur presque les cent premières pages . L’auteur privilégiant peaufiner le décor avant d’y faire vraiment bouger les acteurs.

Néanmoins quelques approximations à corriger comme ’’indulgence à fleur de peau’’( Non on ne peut le dire ainsi : la qualité ne se décline pas ainsi mais seulement le défaut ) ; ‘’ … aussi délicate qu’un éléphant dans un jardin . ‘’ P.52 : dans un magasin de porcelaine serait la formule consacrée .

L’histoire et ses personnages

Le désordre amoureux et conjugal est la trame du roman : la société maure confrontée à la modernité occidentale à Nouakchott ... Changements et/ou invariances ?

Ehel Isselmou , en fait Mariem Mint Brahim ( toute ressemblance avec des personnes ou faits réels est pure coïncidence ) et ses enfants , leurs parents , leurs voisins , leurs amis : tout tourne autour de cette famille et de leurs filles , Tala ( principalement ) et Lalla ( accessoirement ) .

Tous les couples sont ici déjà éclatés , familles plusieurs fois recomposées partout , ou encore en devenir .

Des amours tantôt impossibles ( Ali et Toutou ) , parfois contrariés ( Qaiss et Fadila ) , souvent déstabilisés par des divorces et re-mariages ( Lalla et Yeslem ) , toujours désavoués par le poids des traditions ( Tala et Ahmed ) …

Des personnages attachants : Mariem ( la mère ) , ses deux filles Lalla et surtout Tala ( celle qui monte : clin d’œil provocateur à l’illustre sociologue Abdel wedoud Ould Cheikh , auteur de la célèbre formule , entre autres , ’’la Mauritanie est un pays qui descend’’) .

Dans ce roman , les hommes ne sont que des figurants . N’eut-été leur relation avec ces demoiselles et dames , ils auraient été oublié .

Aichetou est une féministe tranquille certes mais de reflexe : même son imagination est ségrégationniste ...

Ce roman s’annonce comme une ode à la communauté beydhane . Ses femmes y sont à l’honneur . Le critique littéraire se doit de le constater . Il est inélégant de s’en plaindre ...

Mariem est une divorcée résignée et sereine . Une beauté résiduelle frappante pour ses presque cinquante années est pour beaucoup dans cette assurance . Kehle men dhouk elkehlat , comme dit le poète ...

Lalla est une autre beauté séparée , puis réconciliée avec son 1er mari. Elle est la seule à n’en connaitre qu’un . Plutôt sarcastique , froide , directe , forte .

Tala est son opposée , sauf sur le plan physique : les filles sont belles , elles tiennent de leur mère .

Tala aime Ahmed . Le couple bat déjà de l’aile avant même de se former .

Elle aimera Ahmed , épousera Hassan , divorcera accidentellement , retrouvera Ahmed , s’entichera brièvement de Didi puis ( gardons le fin mot pour votre lecture ) …

Cette vie en dent de scie est si emblématique des années 80 ( l’histoire se déroule vers 1985-1986 ) .

La vie amoureuse est donc partout ici dévastation , champs en ruine , échecs consommés et/ou à venir ....

Tala est la préférée de l’auteur . Sincère , romantique , amoureuse , fidèle ...

Ce roman révèle une part d’autobiographie , individuelle et collective .

Par ses personnages , ses tribus , sa géographie , de Nouakchott à Boutilimitt : c’est le rayon du roman , de ses intrigues et personnages .

Des tribus au nom de Oulad Errabi , Tanagou ... Je dois d’ailleurs avouer ici , ne pas comprendre pourquoi l’auteur a eu recours à des noms de tribus fictifs et des prénoms de personnages inexistants ou si peu répandus ? J’etais plus heureux de lire Lebraz que Tala , lanad que Qaiss … Mais j’ai été consolé par les noms plus familiers et familiaux : Zahra et faiza en particulier .

Qui ne reconnaitrait pas , un pincement de nostalgie au cœur , son Nouakchott de ces années-là ...

Quiconque n’a pas connu Tala et/ou Lalla n’a pas vécu ... Je parle pour les hommes .

Les femmes auront eu leurs Ahmed à satiété : la figure de l’amoureux indécis , sincère , velléitaire et sans lendemain .

Ou alors leur Hassan , mari dévoué , exemplaire et susceptible .

Ou enfin leur Ismail , maladivement jaloux et faisant plus geôlier que partenaire conjugal .

Le roman donne à aimer ses personnages et leurs univers .

Il est si proche et pourtant si lointain déjà , le monde raconté ici .

Mais une ultime curiosité : ce roman est écrit , avec comme une musique en arrière-plan , une cadence , un rythme … Empreint de nostalgie , il commence dans le mode de Lebyadh et se prolonge paisiblement dans Lebteyt ...

L’arrière-plan

Ce roman est surtout , une présentation simplifiée mais complète de la société mauritanienne , son histoire , ancienne et contemporaine , ses croyances , sa religion comme ses superstitions , ses traditions , ses tentations , ses hésitations , ses ambivalences , ses valeurs , son sens de l’honneur ( inscrit au fronton de la République indépendante son rapport à la modernité occidentale envahissante …

On y apprend à aimer ce peuple singulier , cette terre si belle et si rude , ce climat si sévère et si versatile , cette société si ancienne et si in , ces hommes si attentionnés et si infidèles , ces femmes si romantiques ( Ettebra3 , poésie uniquement composée par des femmes et vantant les charmes de ces messieurs , est ici bien evoqué ) et si réalistes , cette ville si neuve et urbaine , si spontanée et rurale , ce conservatisme si apparent ( sur les mœurs ) et ce libertinage si ancré dans les profondeurs des âmes , ces inégalités sociales , antiques et/ou nouvelles , si criantes et cette fraternité si présente …

Il y a tant à dire sur les régions culturelles de notre chère Mauritanie : El-Guebleu , Echarg et Essa7el , pour simplifier et caricaturer !

En entrant dans le sujet , on se rend à l’évidence : aucune de ces régions n’en est vraiment une .

Par exemple dans El-Guebleu , vous pouvez distinguer quelques champs culturels différents et presque antinomiques qui battent en brèche l’uniformité présumée …

Il y a tant à réécrire sur notre histoire antique . Sur le déni d’histoire dont nous sommes victimes .

Les romains n’avaient pas pour voisins la ‘’Mauretanie’’ mais bien la Mauritanie !

Toutes les cartes et documents de l’époque en attestent . Je ne sais d’où est venue cette affaire de ‘’Mauretanie’’ , si répandue parmi notre élite .

Depuis que je suis à Rome , j’ai beaucoup enquêté sur la question .

Plus que tous les documents , une découverte m’a bouleversée .

Le Colisée est le point d’arrivée d’une avenue dite des Forts impériaux . On est encore en train d’y découvrir des sites nouveaux. Une autre Rome antique exhumée , pour le grand bonheur des historiens et des touristes .

Sur les murs mitoyens du Colisée , les cartes du monde , tel que le voyait les romains à plusieurs période de leur glorieuse et tumultueuse antiquité : en face de Rome , de l’autre coté de la méditerranée , l’actuel Maghreb arabe se nomme , Mauritanie !

Eh , oui , je vous en donnerai des photos inchaa ALLAH . Depuis , je mène campagne pour que le gouvernement , ou un mécène , finance une année d’études à l’un de nos brillants historiens pour faire ses recherches à Rome et nous faire découvrir notre histoire antique …

Il y a tant à apprendre de la Sunna du Prophète , ASWS , évoquée ici , sous l’angle de sa vie intime . Les figures de Oummehatt El-Mou2minin étant ici coiffées par Khadija et Aicha …

Il y a aussi cette anecdote sur la danse et la religion .

Malik ( Imam du rite sunnite en vigueur en Mauritanie ) a été saisi de la question . Il a demandé à voir quelqu’un danser , pour savoir de quoi on lui parlait . Il n’aimait pas dire facilement ceci est licite et cela est interdit , mais préférer des formules plus circonspectes , du genre , voici ce que nous avons trouvé de plus pertinent sur cette affaire … Tout le contraire d’un esprit dogmatique .

Il observa le danseur et dit : ‘’Lanara a7aden 3aghilen yev3alou hadha binevsihi …’’ ‘’Nous ne croyons pas quelqu’un de sensé , se faire ceci à lui-même …’’ !

Enième charmant paradoxe des maures : si malékites et si friands d’ondulations féminines velmerja3 , sur la piste …

Ce roman mérite publication .

J’en appelle aux mécènes , publics et privés , pour la constitution d’un fond de soutien au lancement des premières œuvres de nos talentueux auteurs …

Abdallahi Ould Bah Nagi Ould Kebd

Rome, le 12/12/2010