Portrait par Leila Nekach (Algérie) (Juillet 2014)

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Portrait par Leila Nekach (Algérie) (Juillet 2014)

Une écriture de sable et de vent

Passion

Écrivain francophone, Aïchatou mint Ahmedou fait partie de ces hommes et femmes de lettres mauritaniens qui ont choisi d’écrire dans la langue de Voltaire. « J’ai commencé à écrire très jeune, mais je n’ai jamais eu l’ambition de publier quoi que ce soit, je suis très effacée et très réservée et ça demande des contacts qui me sont difficiles à trouver et des moyens que je n’ai pas. Sous la pression des proches et après un véritable parcours du combattant, j’ai réalisé cette impression de 200 copies. Mes autres productions littéraires sont toutes disponibles sur mon site, sous forme de rubriques et je ne songe pas encore à les publier, malgré les conseils de beaucoup de personnes m’encourageant à le faire. J’ai également traduit de la poésie maure et arabe vers le français », raconte-t-elle. A la question de savoir si écrire en français est son choix ou un concours de circonstances, Aïchatou mint Ahmedou répond : « Ecrire en français est plutôt un concours de circonstances. A l’époque, j’avais plus facilement accès aux livres français, ce qui a fait que j’ai plus lu dans cette langue et donc que je suis devenue plus à l’aise avec le français. » La littérature francophone est, selon certains observateurs et intellectuels autochtone ou étrangers, le parent pauvre du champ livresque mauritanien. D’où la question : quelle est la place de l’écrivain dans la société mauritanienne ? « Nous sommes une société qui ne lit pas beaucoup, sauf les journaux, les documents et autres livres spécialisés et avec le net cela ne s’est pas beaucoup arrangé, mais on tient bon et on est en train de nous faire une place au soleil. Les femmes ici écrivent plus en arabe. A ma connaissance, je suis la seule à écrire en français. Les femmes qui écrivent sont obligées de se censurer. On a ici une notion plutôt stricte de la décence, de surcroît quand il s’agit d’une femme », raconte-t-elle. D’où la question : quelle est la place de la femme écrivain dans le champ littéraire mauritanien ? « La femme mauritanienne se taille la place de choix qu’elle désire, là où elle le désire, mais elle est toujours obligée de se censurer quand elle écrit. Elle n’occupe pas le devant de la scène, c’est sûr, mais l’homme écrivain non plus », souligne-t-elle. La littérature mauritanienne est bien mal connue auprès du lecteur algérien, alors que des écrivains de grand talent évoluent dans ce pays voisin proche géographiquement et culturellement. A ce propos, Aïchatou mint Ahmedou déclare : « C’est un confinement involontaire, dû essentiellement aux difficultés de l’édition. On a une maison d’édition naissante, qui est débordée à mon avis, et c’est toujours une opération coûteuse pour le commun des mortels, sans parler des problèmes de distribution, de commercialisation, de promotion. Par exemple, mon roman, ça fait 20 ans que je l’ai écrit et je n’ai pas encore réussi à l’éditer, malgré l’admiration de ceux qui l’ont lu et la demande des autres. » A la question de savoir quelle est la place en Mauritanie de la littérature d’expression française par rapport à la littérature d’expression arabe, Aïchatou mint Ahmedou répond : « On donne plus d’importance ici à la littérature d’expression arabe, la preuve, le prix Chinguetti, qui ne récompense que les écrivains en langue arabe. Ils sont plus nombreux, plus unis, plus débrouillards et l’édition de leurs livres est moins compliquée et moins onéreuse. » Leila N.

Encadre

Terre d’union entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, la Mauritanie a connu également la colonisation française, d’où cet héritage linguistique qui prévaut encore, bien que, selon Aïchatou mint Ahmedou, la littérature d’expression arabe a plus d’impact au sein de la société mauritanienne du fait que l’arabe littéral est la langue officielle de cet Etat. La couleur du vent, le dernier récit d’Aïchatou mint Ahmedou est un roman miroir de la société mauritanienne. Une histoire tissée du passé et du présent, autour de tout ce qui fait un peuple et ses racines « ses croyances, sa religion et ses superstitions, ses traditions, ses hésitations, ses ambivalences et ses tentations. » Le sens de l’honneur n’est pas omis par l’auteure qui le conjugue avec l’envahissement des moeurs occidentales venues jeter le trouble au sein d’une société attachée à son authen-ticité millénaire et confrontée à la modernité. L’oeuvre d’Aïchatou, écrite entre 1992 et 1994, a connu maintes vicissitudes avant sa publication, laissant comme un goût amer chez la femme de lettres, passionnée par l’écriture et la littérature qui a parallèlement réalisé la traduction de la poésie maure et arabe vers le français. Il faut souligner que les premières oeuvres littéraires francophones n’ont émergé en Mauritanie que 5 ans après l’indépendance du pays en 1960, soit en 1965, avec la publication d’un recueil de poésie d’Oumar Bâ. Aïchatou mint Ahmedou, qui n’est autre que la nièce du président Mokhtar Ould Dada, après de brillantes études universitaires, est devenue professeur de sciences naturelles, pour ensuite obtenir le poste de directrice de lycée à Nouakchott. Mariée, mère de trois enfants, elle commence à publier ses écrits à la fin des années 1980 dont des nouvelles, des poèmes tout en collaborant par des articles dans la presse indépendante. L. N.