Zeineb

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Zeineb

Zeineb fêta cette année-là son anniversaire toute seule, devant la télévision, en sirotant un verre de coca-cola. Malgré les belles promesses de sa mère, personne ne s’était rappelé qu’elle avait dix ans ce jour-là, ni ne s’était soucié de le savoir. Cette journée fut marquée pour elle d’une pierre noire.

L’après-midi, elle surprit son beau-père, Mahfoudh, en train de dire à sa mère, Fatma :

- Zeineb, Isselkou et Mahmoudi sont envahissants. Je n’ai pas d’enfants, moi ! Et je n’ai ni le désir, ni les moyens de m’occuper des enfants d’un autre. Il gagne mieux sa vie que moi. Ils font beaucoup de bruit et tous ceux qui viennent ici s’étonnent de leur présence.

Fatma se rappela l’adage maure ‘’tout le monde peut se prévaloir de sa suite (ceux qui le suivent, qui lui sont attachés), sauf les femmes’’. Beaucoup de beaux-pères autour d’elle adorent les enfants de leurs femmes et elle pensait qu’il en serait de même de Mahfoudh, avant de l’épouser. Mais elle dut amèrement déchanter et plus tôt qu’elle ne le pensait.

Tu as raison, wallahi. Pardonne-moi de t’infliger leur présence. Je te suis reconnaissante de les avoir tolérés aussi longtemps.

La petite fille se raidit, puis se mit à trembler comme une feuille sous le vent. La voix sourde de sa mère lui était parvenue, remplie d’une rage ourlée de ce qui ressemblait à de la haine. Zeineb était là avec ses petits frères depuis trois semaines à peine. La réponse conciliante et apeurée de sa maman l’avait anéantie et tout s’écroula autour d’elle, comme un château de cartes.

Mahfoudh avait répondu à Fatma, sur un ton désagréable : ’’Je suis content que tu me reconnaisses ce bien et que tu apprécies cette insigne faveur que je te fais. Les femmes sont généralement si ingrates.’’ Voilà maintenant qu’il mettait le grand défaut des hommes, à savoir l’ingratitude, sur le dos des femmes.

Encore une fois, Zeineb avait assisté malgré elle à l’humiliation de Fatma, sa mère. Elle la vit ramper une fois de plus aux pieds de son mari, par amour pour ses enfants et pour pouvoir les garder auprès d’elle le plus longtemps possible. « Pourquoi, se demanda-t-elle, le cœur rempli de larmes ? »

Grande, la taille fine, des yeux immenses de gazelle, des cheveux noirs, très longs et très fournis, une démarche lascive et un port de reine, sa mère était belle comme une courtisane qui aurait raté son époque.

Zeineb lisait beaucoup, même des lectures pour adultes et elle était fière de la beauté de sa mère adorée, dont elle n’avait rien hérité, hélas. Mais qu’importait, si la beauté n’apportait que ce genre de mari ! Sa mère lui disait que sa silhouette trapue et son cou de taureau ne manqueraient pas de s’affiner avec le temps et elle la croyait. Elle ne pouvait tout de même pas ressembler toute sa vie à son père, cette brute épaisse, que Dieu lui pardonne une pensée aussi blasphématoire.

Pourquoi sa mère laissait-elle piétiner ses sentiments et sa dignité ? Pourquoi mettait-elle le confort égoïste de cet énergumène au-dessus du bonheur de ses enfants ? C’est vrai qu’ayant perdu ses parents, n’ayant guère étudié et ne pouvant postuler à aucun travail, le mariage était sa seule porte de sortie. Zeineb en avait mal, très mal, elle ne savait où, quelque part dans sa poitrine. Heureusement que ses frères de quatre et six ans étaient trop jeunes pour comprendre quoi que ce soit.

Le même jour, au moment où le soleil rougissait de honte pour leur mère et où le ciel versait des larmes de brume dans le brasier du soir, les trois enfants s’en retournèrent chez leur père, pour la énième fois, leur petit baluchon sur l’épaule. Personne ne s’était jamais soucié de leur procurer des valises, fort utiles dans leurs pérégrinations incessantes.

Mahmoudi, le plus petit, ne comprenait rien à tous ces va-et- vient et avait plutôt tendance à les considérer comme une récréation, un changement de climat, nécessaire probablement à leur développement, selon leur énigmatique grande sœur. Pourtant, aller chez leur père, le remplissait toujours d’appréhension, tant sa femme lui criait après et lui tapait dessus. Plus que sa propre mère et que ses deux pères réunis. Il était turbulent c’est vrai, mais tout de même !

La première personne qu’ils rencontrèrent chez leur père fut leur belle-mère. Son visage gras se ferma à leur vue et elle chuchota assez haut tout de même pour être entendue de tout le monde, à l’intention d’une personne étendue non loin d’elle : « Encore eux ! », avec une moue éloquente de déception résignée. La personne à laquelle elle s’adressait se redressa sur un coude et leur père fixa sur eux le regard peu amène de ses yeux porcins.

Dans son visage empâté, la bienveillance était aussi absente que les étoiles à midi. Vous voilà encore, ricana-t-il. Elle a fini par se débarrasser de vous une nouvelle fois. Je peux même vous avouer que si elle m’a quitté, c’est uniquement pour vous ôter à sa vue.

Isselkou ne comprenait pas très bien ce que disait son père, mais cela le rendait horriblement mal à l’aise. Leur père nourrissait à l’égard de leur mère une haine terrible que Zeineb n’avait jamais réussi à comprendre malgré toutes ses lectures. Elle ne t’a pas quitté, corrigea d’un ton nerveux Mrabbiha, la grosse femme qui partageait la vie de leur père, c’est toi qui l’as répudiée, rappelle-toi. Bien sûr, bien sûr, lui lança-t-il, avec un regard mauvais. Assel hag !

Devant l’accusation gratuite portée contre leur mère et par leur père et protecteur, à leur arrivée, une vague de révolte, de rage et de désespoir poussa Zeineb en avant, puis elle recula, telle une brûlée vive. Tout son être criait, à s’en faire mal, horriblement mal : « Il ment ! Notre mère nous aime beaucoup. Elle est partie vivre chez sa sœur parce qu’il lui disait des choses méchantes devant tout le monde. Parce qu’il était jaloux de sa beauté, de sa bonté, de tout le bien que les gens n’arrêtaient pas de dire d’elle et pas de lui. Des poèmes que les hommes lui écrivaient et qui sont même passés à la Radio nationale. Tout le monde l’a dit. Pas pour nous fuir, nous ses enfants, qu’elle adore ‘’comme la prunelle de ses yeux’’. Elle ne peut pas nous détester quand elle nous serre contre elle à nous étouffer et que des larmes intarissables, qu’elle essaye de cacher, coulent de ses yeux. »

’’Ce n’est pas vrai Papa, Maman nous aime beaucoup’’, a-t-elle envie de lui crier, si elle n’avait pas craint les coups qui pleuvraient invariablement sur sa tête et sur tout son corps.

En effet, et ses enfants le savaient, dès qu’elle sentait une éclaircie dans l’humeur de son deuxième mari, Fatma accourait et les emmenait avec elle. Le pire, c’est quand leur belle-mère se plaignait de leur présence, qu’elle se mettait à geindre et à trépigner qu’il n’avait qu’à choisir entre elle et eux.

Quand cette lueur mauvaise et qu’ils avaient appris à craindre s’allumait dans les yeux de leur père, ce qui était mauvais pour eux et leur étourdie de belle-mère ensemble. Quand Fatama, leur mère, était dans l’incapacité de les recevoir. Quand leur père enfin les envoyait en brousse passer quelque temps chez son frère, pour apprendre les bonnes manières, disait-il. Pour les enfants, le meilleur dans tout cela, c’est qu’ils n’allaient jamais deux mois de suite à l’école.

L’orage passé, les enfants regagnèrent la petite chambre au fond où on les reléguait d’habitude. Elle était déjà occupée par les deux sœurs de leur belle-mère et ils se firent une petite place tant bien que mal, avant de s’écrouler dans un profond sommeil réparateur et miraculeusement amnésiant.

Qui sait ! Dans quelques semaines, Mahfoudh, leur beau-père, reviendrait peut-être à de meilleures résolutions et les enverrait chercher, les larmes aux yeux et les bras remplis de chocolat. Il n’est interdit à personne de rêver et c’est chez leur mère qu’ils mangeaient et s’habillaient le mieux.

EPILOGUE (facultatif ...)

Finalement, leur mère, ulcérée par la vie qui était le lot de ses enfants, demanda le divorce à son mari Mahfoudh et partit vivre chez sa sœur avec ses enfants. Quelques mois plus tard, leur oncle paternel qui ne ressemblait à son frère, leur père, ni moralement, ni physiquement revint d’un long séjour aux Emirats, où il enseignait la théologie dans une école supérieure.

Il avait toujours aimé Fatma en secret et s’était retiré de la concurrence quand il avait compris que son frère nourrissait les mêmes sentiments que lui. Il était alors parti vivre très loin, pour oublier son chagrin et sa déception.

Quand il apprit le divorce de Fatma de son frère, il s’empressa de retourner en Mauritanie, pour la retrouver mariée à un autre homme encore. Mais quand il sut pour son second divorce, il s’entretint longuement avec elle au téléphone et la supplia de l’attendre. Ce qu’elle fit. Il leur acheta une très belle maison, où chaque enfant avait sa chambre à lui, les inscrivit dans la meilleure école qu’on lui conseilla et les couvrit de cadeaux et d’affection.

Ils vécurent très heureux ensemble et connurent d’autres bonheurs encore à la naissance de leurs frères et sœurs maternels.